Denis Dumas
Le 10 juillet 2023
allemagneactuelle.ca
Dirk Oschmann, Der Osten : eine westdeutsche Erfindung, Berlin, Ullstein, 2023
Le 23 février 2023 paraissait l’essai de Dirk Oschmann, Der Osten : eine westdeutsche Erfindung (L’Est est une invention de l’Allemagne de l’Ouest). Le livre de ce professeur de littérature à l’Université de Leipzig connaît un très grand succès en librairie et il suscite des débats vigoureux en Allemagne depuis sa publication. L’auteur est né en 1967 à Gotha, dans le district d’Erfurt en République démocratique allemande (RDA). Ce pays, fondé en 1949, incluait les territoires de la zone contrôlée par l’Union soviétique depuis 1945. On y a instauré un régime communiste dont la véritable autorité se trouvait à Moscou. En gros, ces territoires englobaient le nord-est de l’Allemagne (à l’exception de Berlin-Ouest), telle que ses frontières furent redéfinies après 1945. Après la chute du mur de Berlin (novembre 1989), la région de la Thuringe, où se trouve Gotha, devint l’un des cinq États régionaux (Länder) formés à partir de l’ancienne RDA pour la réunification des deux États allemands en octobre 1990. C’est pourquoi on appelle familièrement « l’Est » (der Osten) cette partie de l’Allemagne réunifiée, tandis que l’« Ouest » (der Westen) désigne les dix Länder de l’ancienne République fédérale d’Allemagne (RFA), fondée elle aussi en 1949 ; la capitale Berlin ayant aussi le statut d’un Land, l’Allemagne en compte maintenant seize. Cette réunification fut en fait une « adhésion » (Beitritt) de l’ancienne RDA à la République fédérale d’Allemagne, qui n’a pas changé son nom. Après bientôt trente-trois ans, plusieurs voix s’élèvent pour dénoncer toutes sortes d’inégalités entre l’Est et l’Ouest de cette nouvelle Allemagne. Dirk Oschmann ajoute la sienne à ces débats souvent acrimonieux.
L’originalité de ce livre tient à la perspective adoptée par Oschmann : il ne fait pas l’histoire de l’Est depuis 1990, mais plutôt une description de la situation actuelle et plus précisément, une analyse du discours tenu sur l’Est par l’Allemagne de l’Ouest. Sa thèse centrale consiste à affirmer que ce discours invente une identité qu’il attribue à l’Est, d’où le titre du livre. Cette identité, inventée de manière hypocrite à partir de préjugés et de stéréotypes, ne contient que des éléments négatifs : les habitants de l’Est (familièrement appelés les « Ossis ») seraient paresseux, partisans de l’extrême droite, laids, sales, inaptes à la démocratie parce qu’élevés dans une idéologie communiste, ils parleraient des dialectes ridicules, leurs athlètes se doperaient comme le faisaient ceux de la RDA, leur littérature n’aurait pas de valeur et malgré le fait qu’ils ont acquis la liberté et accédé à une vie prospère dans un pays démocratique, ils passeraient leur temps à se lamenter, étant ainsi des « Jammer-Ossis », des plaignards de l’Est. Le discours des Allemands de l’Ouest sur ceux de l’Est est empreint, selon l’auteur, d’arrogance, d’une prétention exclusive à détenir la vérité et d’une supériorité morale ; l’Ouest se voit lui-même comme la norme, comme une normalité dont l’Est constitue une déviance. Il soutient que ce discours – en résumé, l’attribution d’une identité inventée – a pour effet d’exclure, de marginaliser une partie de l’Allemagne, ce qui constitue un danger pour sa démocratie. Son essai vise à déconstruire ce discours hypocrite et colonialiste et ainsi, à « désidentifier » les Allemands de l’Est.
Une autre caractéristique de ce livre, c’est le ton que l’auteur y adopte : il explique clairement que contrairement à ce que fait une bonne partie de la littérature consacrée à l’Est, il donnera libre cours à sa colère, privilégiant un ton mordant et acéré (Zuspitzung), contrairement aux analyses nuancées (differenziert) et prudemment contextualisées de tous ces livres qui n’ont produit aucun effet (il existe en effet une abondante littérature sur le sujet).
Oschmann s’efforce de montrer que l’attitude arrogante de l’Ouest, depuis 1990, a eu des effets dévastateurs. Les faits ne manquent pas pour appuyer cette thèse : des inégalités économiques majeures subsistent encore entre les deux parties de l’Allemagne, pendant que les riches citoyens et entreprises de l’Ouest prennent le contrôle dans les nouveaux Länder, par exemple dans la ville de Leipzig. Les postes importants sont en grande partie occupés par des Allemands de l’Ouest dans les sphères économiques, médiatiques, politiques et académiques. L’auteur souligne qu’il est l’un des rares Allemands de l’Est à occuper un poste de professeur à l’université.
Il importe de souligner que ce livre ne constitue pas une nouvelle version de ce que l’on appelle l’« Ostalgie », un néologisme qui combine l’Est (Ost) et la nostalgie à l’égard de l’ancienne République démocratique allemande. Oschmann dit clairement que la RDA était un État de non-droit (Unrechtsstaat) et une dictature (p. 176).
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La lecture de ce livre m’a grandement aidé à comprendre à quel point la réunification de l’Allemagne est encore incomplète. N’étant pas moi-même un expert de ce sujet, je n’oserai pas porter de jugement catégorique sur la validité des thèses défendues par l’auteur. Je me permets toutefois de formuler quelques remarques.
J’ai souvent eu l’impression, à la lecture de ce livre, que tous les problèmes à l’Est étaient causés par l’arrogance de l’Ouest depuis la réunification. N’est-ce pas exagéré ? Pour prendre un exemple, l’auteur discute des succès que connaît à l’Est le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (Alternative für Deutschland, AfD) en soulignant que la plupart de ses dirigeants proviennent de l’Ouest. L’explication me semble un peu courte. Deuxièmement, le livre ne nous dit pratiquement pas ce que l’Ouest aurait dû faire correctement après 1990 pour ne pas causer tous les problèmes qui affectent l’Est. Quelques idées intéressantes sont évoquées dans les deux dernières pages, mais il me semble que des développements substantiels auraient conféré une plus grande valeur à l’argumentation de l’auteur, notamment en ce qui concerne la réorganisation économique de l’Allemagne de l’Est. En troisième lieu, la décision prise par Oschmann de ne pas parler de ce qui, sans aucun doute, a été construit de façon positive après 1989 (p. 144) me semble problématique. Finalement, le choix d’adopter un ton acéré et de ne pas faire dans la nuance peut se comprendre. Cependant, il y a des degrés dans cette rhétorique et j’ai l’impression que l’auteur a exagéré.
En terminant, je voudrais souligner deux idées qui me semblent extrêmement valables. En premier lieu, l’auteur soutient que l’Est n’a jamais eu d’espace public (Öffentlichkeit), au sens du philosophe Jürgen Habermas, que ce soit avant ou après 1989 ; je suis un peu étonné qu’il affirme une telle chose pour la période suivant 1989, mais si cela devait être vrai, l’absence d’espace public devrait sans aucun doute être comblée pour que s’améliore l’état de la démocratie en Allemagne de l’Est. En second lieu, l’une des contributions les plus valables de cet essai consiste à mon avis dans l’idée de surmonter le schéma binaire Est-Ouest et de comprendre l’histoire récente de l’Allemagne comme celle d’un pays commun. Corrélativement à cette idée, la position adoptée par Oschmann, qui consiste à comprendre le problème et sa solution possible hors du cadre de la politique identitaire, me paraît fort prometteuse.
© Denis Dumas, 2023
