La « super année électorale » en 2021

Denis Dumas

9 novembre 2020

L’année 2021 promet d’être fort occupée sur la scène politique en République fédérale d’Allemagne. Ce sera une « super année électorale », une Superwahljahr, comme on le dit en allemand. Ce concept n’est pas très bien défini et il n’a aucune valeur juridique, mais on comprendra aisément qu’il s’applique à l’année qui vient. En effet, outre les élections fédérales aux résultats imprévisibles, se dérouleront l’an prochain cinq élections régionales et deux élections communales. 

Les élections fédérales

Les élections législatives au Bundestag devraient normalement avoir lieu entre le 25 août et le 24 octobre 2021. Fait remarquable, la République fédérale d’Allemagne n’a connu que trois dirigeants depuis près de quarante ans : Helmut Kohl (1982-1998), Gerhard Schröder (1998-2005) et Angela Merkel (2005-*2021*). Une nouvelle personnalité politique prendra assurément le relais puisque Mme Merkel a annoncé dès octobre 2018 qu’elle ne sera pas candidate aux prochaines élections. Ce sera donc la fin d’un long règne pour celle qui fut élue chancelière à quatre reprises et qui fut présidente de son parti (CDU) de 2000 à 2018. 

Mis à part une brève exception, sous le gouvernement d’Adenauer en 1960, tous les gouvernements fédéraux de la RFA depuis 1949 ont été formés par des coalitions entre différents groupes parlementaires. Le gouvernement que dirige Mme Merkel depuis 2017 est constitué de l’Union, soit les deux partis conservateurs (son propre parti, la CDU, ainsi que le parti CSU de Bavière) et du parti social-démocrate SPD. On appelle « grande coalition » (große Koalition ou plus familièrement Groko) ce type de gouvernement qui rassemble les deux forces politiques les plus importantes du parlement.  

Trois des quatre cabinets de la chancelière Merkel auront ainsi été formés grâce à une grande coalition entre l’Union et la SPD : le premier (2005-2009), le troisième (2013 à 2017) et le cabinet actuel (depuis 2017). La seule exception fut celle du deuxième cabinet (2009 à 2013), où l’Union de Mme Merkel s’allia au libéraux (FDP).

Voici six sujets à surveiller d’ici les prochaines élections fédérales :

  • Qui succédera à Mme Merkel à la présidence de son parti (CDU) ?
  • Qui sera le candidat vedette de l’Union (CDU et CSU) pour accéder à la chancellerie ?
  • Qu’adviendra-t-il du parti social-démocrate ?
  • Quelle sera la performance des écologistes ?
  • Quel résultat l’extrême droite obtiendra-t-elle ?
  • Quels seront les résultats des élections régionales ?

La présidence de l’Union chrétienne-démocrate (CDU)

Angela Merkel avait désigné comme dauphine Annegret Kramp-Karrenbauer, ministre-présidente de la Sarre, pour lui succéder à la tête de son parti et – espérait-elle – au poste de candidate vedette de l’Union à la chancellerie en 2021. Mme Kramp-Karrenbauer fut élue présidente de la CDU en décembre 2018 mais elle quitta ce poste dès février 2020, n’ayant pas réussi à imposer son autorité au sein du parti. Elle renonçait du même coup à devenir la candidate des conservateurs à la chancellerie en 2021. 

La CDU prépara sans tarder un congrès à la chefferie, lequel devait se dérouler en avril 2020 à Berlin. C’était toutefois sans prévoir la pandémie de COVID-19. On reporta ce congrès à décembre 2020 mais le parti réalisa qu’il ne pouvait réunir des centaines de membres dans les conditions sanitaires actuelles. Le congrès n’aura donc pas lieu en décembre et la direction du parti a pris tout récemment la décision d’attendre janvier 2021 avant d’en établir la date et les modalités. Or, il se pourrait que ces perturbations aient des conséquences politiques.

Trois candidats sont présentement en lice : Armin Laschet, Norbert Röttgen et Friedrich Merz. Ce dernier a publiquement interprété le report du congrès de décembre comme une machination provenant de l’establishment du parti (incluant Mme Merkel) et destinée à lui barrer la voie.

Qui plus est, les sondages récents et quelques rumeurs suggèrent que Jens Spahn, actuellement ministre fédéral de la Santé, aurait les meilleures chances d’accéder à la direction du parti et à la chancellerie – à condition bien sûr qu’il annonce sa candidature. Après un premier échec face à Mme Kramp-Karrenbauer lors de la course à la chefferie de 2018, M. Spahn annonçait en février 2020 qu’il appuyait M. Laschet et n’entrait pas lui-même dans la course une seconde fois. Le report du congrès, combiné aux sondages qui lui sont favorables en raison de sa gestion de la pandémie, l’incitera-t-il à revenir sur sa décision ? Pour l’instant, la CDU semble donc se trouver dans un état de division interne. Sa course à la chefferie entraîne des déchirements importants et son choix du candidat à la chancellerie sera difficile. Aucun des candidats déclarés ne semble susciter l’enthousiasme, un candidat potentiel pourrait s’ajouter à la liste et… un intrus pourrait venir rebattre les cartes.

 Le candidat des conservateurs (Union) à la chancellerie

Depuis 1949, deux partis conservateurs forment l’Union : l’Union chrétienne-démocrate (CDU), représentée partout sauf en Bavière, et l’Union chrétienne-sociale (CSU), représentée seulement en Bavière. Ces deux partis-frères s’entendent toujours pour présenter, pendant la campagne électorale, une seule candidature à la chancellerie. Ce furent la plupart du temps des candidatures issues de la CDU mais, à deux occasions, on a choisi un représentant de la CSU : Franz Joseph Strauss en 1980 et Edmund Stoiber en 2002, sans succès électoral dans les deux cas. 

Markus Söder dirige le gouvernement régional de Bavière au nom de la CSU depuis 2018 et il préside son parti depuis 2019. Plusieurs le considèrent comme le meilleur candidat possible de l’Union pour la course à la chancellerie l’an prochain. Söder lui-même répète inlassablement « ma place est en Bavière », quand on lui demande s’il a des ambitions politiques sur la scène fédérale. Il faudra voir si ce politicien dans la force de l’âge (53 ans) et très apprécié dans les milieux conservateurs – notamment à cause de sa gestion énergique de la pandémie de COVID-19 – saura résister à la tentation d’aller à Berlin pour devenir le prochain chancelier de la République.

Les sociaux-démocrates pourront-ils revenir en force ?

Le parti social-démocrate (SPD) gouverne présentement au sein d’une grande coalition avec l’Union de Mme Merkel. Lors des élections de 2017, sous la direction de Martin Schulz qui assumait aussi le rôle de candidat à la chancellerie, le parti SPD a obtenu seulement 20,5% du vote populaire, soit son pire résultat depuis 1949. Andrea Nahles a brièvement succédé à M. Schulz à la direction du parti en 2018-2019, sans parvenir à s’établir durablement. En décembre 2019, le parti a suivi l’exemple des écologistes en élisant à sa présidence un duo, formé de Saskia Esken et Norbert Walter-Borjans. Peut-être par crainte d’avoir visé trop à gauche et d’avoir choisi deux personnalités peu charismatiques, le parti SPD a annoncé, en août dernier, que son candidat vedette à la chancellerie sera Olaf Scholz, vice-chancelier et ministre des Finances dans le gouvernement actuel de Mme Merkel. Ce même Olaf Scholz avait pourtant perdu la course à la direction du parti en 2019, derrière Mme Esken et M. Walter-Borjans ! Son parti semble donc à la recherche d’une orientation bien définie. Saura-t-il se regrouper autour d’un Olaf Scholz identifié à l’aile conservatrice des sociaux-démocrates ? Pourrait-il se relever après la débâcle de 2017 ? 

Les écologistes

Un sondage publié par Der Spiegel le 1er novembre dernier plaçait le parti Alliance 90/Les Verts en deuxième place sur la scène fédérale avec 19% des intentions de vote, derrière l’Union (35%) et devant les sociaux-démocrates (15%). Le parti écologiste est dirigé depuis 2018 par le duo composé de Robert Habeck et Annalena Baerbock, deux jeunes personnalités politiques fort efficaces et associées au courant des « réalistes », plutôt pragmatique que dogmatique. Les spéculations ne manquent pas qui placeraient le parti écologiste, s’il confirmait son statut de deuxième force politique, en position de former une coalition au sein du prochain gouvernement fédéral. On évoque même la possibilité d’une grande coalition entre l’Union (conservatrice) et Alliance 90/Les Verts. Ce modèle de coalition « noire-verte », à première vue invraisemblable, a pourtant été testé à quelques reprises au niveau communal et dans certains gouvernements régionaux (Hambourg, Hesse, Bade-Wurtemberg). Une coalition « jamaïcaine » regroupant les conservateurs (noir), les écologistes (vert) et les libéraux (jaune) présente un autre modèle possible. – La performance des écologistes constituera sans aucun doute l’un des facteurs les plus importants à surveiller lors des prochaines élections.

L’extrême droite

Le même sondage publié par le Spiegel accordait à l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) 10% des intentions de vote la semaine dernière. Ce parti d’extrême droite avait obtenu 4,7% des votes en 2013 et 12,6% en 2017. Quelle sera sa performance l’an prochain ? Il semble avoir de très fortes chances d’obtenir au moins les 5% des votes nécessaires à son entrée au Bundestag. Le parti est cependant déchiré par des querelles internes entre une tendance plus « modérée » – si l’on peut parler ainsi de ce parti – et des groupes décidément plus extrémistes, voire directement liés au néonazisme. Les autres partis fédéraux ont annoncé leur intention de ne jamais former de coalition avec l’AfD. Resteront-ils toujours fidèles à cet engagement ?

Les élections régionales

Au moins trois élections régionales auront lieu avant celle du Bundestag l’an prochain : Bade-Wurtemberg et Rhénanie-Palatinat le 14 mars, Saxe-Anhalt le 6 juin. Le fonctionnement du système politique allemand fait en sorte que les trois principaux niveaux de gouvernement (fédéral, régional et communal) constituent des vases communicants. Comme ce fut très souvent le cas dans le passé, les résultats des élections régionales – et dans une moindre mesure ceux des élections communales – pourraient avoir une influence sur les stratégies des partis d’ici l’élection fédérale. 

La super année électorale sera fort importante pour l’Allemagne, autant au plan de la politique intérieure (qui sera largement dominée par le problème de la COVID-19) que sur la scène internationale, là où des dossiers majeurs s’imposeront au prochain gouvernement. On pense notamment au rétablissement de relations normales avec le nouveau gouvernement des États-Unis et à l’amélioration des politiques de l’Union européenne dans les domaines de la santé, de l’environnement, de l’immigration, de la défense et du maintien des normes de l’État de droit, en plus de la gestion du Brexit.

© Denis Dumas, 2020

allemagneactuelle.ca

La Foire du livre de Francfort en 2020

Denis Dumas

12 octobre 2020

Une longue histoire

Une tradition vieille de cinq siècles. Et même plus… car la ville allemande de Francfort-sur-le-Main était déjà, depuis le XIIe siècle, un lieu d’échange important où circulaient les manuscrits savants. Vers 1450, Gutenberg révolutionne le monde du livre grâce à ses caractères métalliques mobiles et à l’impression en série de la Bible. Il travaille à Mayence, située à moins de cinquante kilomètres de Francfort. Cette dernière s’établit au XVIe siècle comme le centre du commerce des livres en Europe. Les aléas de la Réforme protestante et de la Contre-Réforme catholique font en sorte que la Foire du livre de Leipzig devance ensuite en importance celle de Francfort et devient, au XVIIIe siècle, la plaque tournante du commerce du livre en Allemagne. 

Les deux guerres mondiales du XXe siècle ne furent pas favorables au développement d’une industrie du livre prospère et libre en Allemagne. La Foire du livre de Francfort fut victime d’un déclin qui s’acheva au milieu des années 1920. Puis vint la prise du pouvoir par Hitler en 1933. L’Association des éditeurs et des libraires allemands (Börsenverein des Deutschen Buchhandels) rappelait elle-même, le 10 mai 2018, en commémorant le 85e anniversaire de l’autodafé nazi, qu’elle avait activement soutenu cette action et coopéré avec le régime de Hitler. Alexander Skipis, directeur de cette Association, soulignait cette même année la responsabilité historique de son organisme et celle d’autres représentants de l’industrie du livre en raison de leur appui au régime entre 1933 et 1945.

C’est en septembre 1949, dans l’église Saint-Paul (où avait siégé le premier parlement démocratique de l’Allemagne en 1848-1849), que l’Association des éditeurs et des libraires allemands organise à Francfort la nouvelle Foire du livre (Buchmesse) qui reprend alors sa première place, perdue quelques siècles plus tôt, aux dépens de celle de Leipzig. Elle constitue aujourd’hui la plus grande foire internationale dans le domaine de l’édition. En octobre 2019, 7 450 exposants et 302 267 visiteurs de 147 pays y ont participé. On y décerne de prestigieuses distinctions, notamment le Prix de la paix des libraires allemands (remis à Margaret Atwood en 2017), le Prix allemand de la littérature jeunesse et le Prix du livre allemand, ce dernier ayant été attribué aujourd’hui même à Anne Weber pour son roman Anette, ein Heldinnenepos.

Des controverses

Cet événement culturel de premier plan est parfois le théâtre de vives controverses. En 2007, par exemple, le choix de la Catalogne comme invitée d’honneur (presque traitée comme un pays, diront les critiques) avait provoqué un boycottage de la part d’auteurs espagnols. En 2009, le choix de la Chine, malgré son mauvais bilan en matière de droits humains, avait été sévèrement critiqué. En 2015, la présence de Salman Rushdie avait incité l’Iran à s’absenter de la Foire. En 2017, la participation d’éditeurs et d’activistes de l’extrême droite, notamment celle du politicien Björn Höcke, a provoqué des affrontements allant jusqu’à la foire… d’empoigne ! L’an dernier, l’écrivain bosniaque Saša Stanišić se voyait remettre le Prix du livre allemand et déplorait l’attribution du prix Nobel de littérature à Peter Handke, critiqué pour ses prises de position favorables à la Serbie dans le contexte de la guerre en ex-Yougoslavie.

Un format étonnant

Les habitués des salons du livre québécois s’étonnent de quelques particularités lorsqu’ils visitent la Foire de Francfort. On constate en effet que les trois premiers jours de l’événement sont réservés aux professionnels du monde de l’édition, qui profitent de l’occasion pour développer entre eux leurs activités commerciales. Le grand public n’y a accès que lors des deux derniers jours, soit le samedi et le dimanche. Jusqu’au tournant des années 2000, une autre surprise nous attendait : on ne pouvait pas y acheter de livres ! Ce règlement visait à protéger les librairies. On a ensuite permis la vente des livres le dernier jour et en 2019, le samedi et le dimanche.

En 2020, malgré la pandémie…

La Foire du livre de Francfort a lieu cette année du 14 au 18 octobre. On la préparait activement comme à l’habitude mais voilà que la pandémie de COVID-19 vient tout bouleverser… Les organisateurs ont compris l’impossibilité de tenir l’événement sous sa forme normale et ils ont dû se résoudre à improviser rien de moins qu’une Foire du livre virtuelle. Les sites des exposants et presque toutes les activités ne seront accessibles qu’en ligne.  « Nous nous concentrons maintenant sur notre offre virtuelle, ainsi que sur les événements qui auront lieu sur le site de la Foire et ailleurs dans la ville. Au cours des derniers mois, nous avons réaménagé l’ensemble de notre offre en un concept numérique intégré », déclarait le 8 septembre dernier Juergen Boos, le directeur de la Foire. Seules quelques activités se dérouleront sur place, comme par exemple le tournage d’émissions télévisuelles et la « Bookfest », un ensemble d’activités culturelles organisées à différents endroits de la ville. On peut consulter le site de la Foire du livre en allemand ou en anglais à http://www.buchmesse.de.

Le Canada, invité d’honneur – deux fois plutôt qu’une !

À chaque année depuis 1988, un pays ou une région est mis en vitrine à titre d’invité d’honneur. C’était la Norvège l’an dernier et cela devait être cette année le Canada, qui a accepté en 2016 une invitation déclinée précédemment par le gouvernement de Stephen Harper. Avec l’accord très apprécié de l’Espagne, de la Slovénie et de l’Italie, qui devaient être les prochains pays sur la liste, on a décidé de reporter à 2021 la présence physique du Canada comme invité d’honneur. 

Caroline Fortin, présidente de « Canada FBM2020 » qui organise la participation du Canada à la Foire sous le thème « Singulier Pluriel / Singular Plurality », écrivait le 24 septembre dernier : « Ainsi, Canada FBM2020 poursuivra sa mission première qui consiste à soutenir activement la littérature canadienne tout en contribuant à accroître les ventes de livres et de droits canadiens sur le marché allemand ». Son organisme a dévoilé pour l’année 2020 un programme entièrement virtuel (www.canadafbm2020.com), qui offrira entre autres des mini-documentaires littéraires, des discussions et des concerts. L’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL) indique pour sa part que trente-six éditeurs québécois étaient présents à Francfort en 2019. Il sera intéressant de voir quelle sera leur participation cette année et l’an prochain.

Espérons que la Foire du livre de Francfort saura capter l’attention des visiteurs virtuels cette année et surtout, que celle de 2021 marquera un retour à la vie normale. Cela permettrait à la littérature québécoise et canadienne de mieux se faire connaître ailleurs dans le monde.

© Denis Dumas, 2020