ANTIFÉMINISMES : LA MONTÉE D’UN PHÉNOMÈNE MONDIAL

Traduction d’un article d’Annette Henninger

Le 29 mars 2026

Denis Dumas

allemagneactuelle.ca

Ma traduction de l’article d’Annette Henninger, « Antiféminismes : la montée d’un phénomène mondial », vient de paraître dans la Revue Préfix, MutitmiX,  Hiver 2026. La version en ligne et le texte en format PDF sont accessibles gratuitement à l’adresse suivante :

Résumé

Cet article examine les formes dans lesquelles se manifestent les mobilisations antiféministes aujourd’hui. Il en présente les principales actrices et acteurs, ainsi que leurs stratégies. Les antiféminismes visent de plus en plus à susciter une mobilisation contre la soi-disant « idéologie du genre ». Il s’agit maintenant d’un phénomène mondial, qui s’associe parfois à des discours portant sur des thématiques locales. Ce phénomène, tout comme les recherches et approches explicatives qui lui sont consacrées, est actuellement en plein essor. Nous en présentons ici un aperçu, en esquissant en conclusion les questions en suspens et les défis auxquels font face la recherche sur les genres et les pratiques sociopolitiques touchant les genres.

Annette Henninger est professeure de genre et politique à l’Université Marburg, en Allemagne. Ses travaux portent principalement sur les mobilisations antiféministes actuelles et leurs effets sur la démocratie, ainsi que sur les enjeux politiques en matière de genre dans les mouvements sociaux (en particulier les mouvements féministes, homosexuels et queer), les partis politiques et les syndicats, et sur les effets intersectionnels des politiques sociales, familiales et du travail.

La revue PréfiX est une plateforme de recherche en études féministes, inter et multidisciplinaires, qui permet la diffusion en libre accès de contenus, de savoirs, de pratiques et d’objets de connaissance issus des travaux des membres de l’Institut de recherches en études féministes (IREF) de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM). 

Version originale du texte allemand :

Annette Henninger, « Antifeminismen: Aufstieg eines globalen Phänomens », in Carmen Birkle, Christl M. Maier, Susanne Maurer und Bettina Wuttig (Hg.), Geschlechterforschung. Handbuch für Wissenschaft und Praxis, Baden-Baden, Nomos Verlag – à paraître en 2026.

Un recueil de poésie de Camille Readman Prud’homme est traduit en allemand par Alissa Birle. Une rencontre virtuelle le 19 février 2026

Denis Dumas

16 février 2026

allemagne actuelle.ca

L’Association des traductrices et traducteurs littéraires du Canada (ATTLC) et la Maison de la littérature de Québec s’associent chaque hiver pour offrir une résidence de traduction lors de laquelle la traductrice ou le traducteur récipiendaire a l’occasion de recevoir l’auteur ou l’autrice.

C’est un plaisir de permettre cette année à Alissa Birle de travailler avec la poète Camille Readman Prud’homme à une traduction vers l’allemand de son recueil Quand je ne dis rien je pense encore (Montréal, L’Oie de Cravan, 2021), un des livres de poésie les plus importants parus ces dernières années. 

Afin de marquer la fin de cette résidence conjointe, la Maison de la littérature et l’ATTLC organisent une rencontre virtuelle entre l’autrice, la traductrice, et Denis Dumas, traducteur, professeur retraité et finaliste du prix John Glassco 2024. L’entretien aura lieu en français et il n’est pas nécessaire de connaître l’allemand pour y assister.

Cette rencontre sera relayée par l’Antenne du Québec à Berlin pour rejoindre une grande communauté de francophiles.

Voici le lien Zoom à utiliser le jeudi 19 février, à midi (heure du Québec):

https://us02web.zoom.us/j/85324002047

Il y aura une période de questions à la fin de l’entretien, dont la durée totale sera de 1h15.

Colloque 12-13 mai 2025 : Perspectives postélectorales de l’Allemagne – Enregistrements en ligne

Le 15 juin 2025

Denis Dumas

allemagneactuelle.ca

J’ai publié récemment le programme de ce colloque qui a eu lieu les 12 et 13 mai 2025. Les enregistrements de toutes les séances sont maintenant disponibles sur YouTube.

Keynote et Ouverture du Colloque : lundi 12 mai — Consule générale Susanne Aschi Glesiuws.

https://youtu.be/C4F3FcJ3SiE?feature=shared

Panel 1 : lundi 12 mai — Perceptions de l’image et du rôle de l’Allemagne dans les relations économiques, culturelles et diplomatiques européennes et mondiales: https://youtu.be/JnxRMao-24U?feature=shared

Panel 2 : mardi 13 mai — La place de l’Allemagne dans l’architecture sécuritaire transatlantique à l’ère Trump 2.0.

https://youtu.be/S1dJvBMMgB8?feature=shared

Panel 3 : mardi 13 mai — L’Allemagne en 2025 — une nouvelle ère politique sous l’ascension des populismes : quels changements au niveau des politiques publiques ?

https://youtu.be/xXGd6C3-T9U?feature=shared

LA FIN D’UN MONDE. Traduction d’une nouvelle de Wolfgang Hildesheimer

Le 7 juin 2025

Denis Dumas

allemagneactuelle.ca

Ma traduction de la nouvelle « Das Ende einer Welt » (« La fin d’un monde ») par Wolfgang Hildesheimer, tirée de son recueil Lieblose Legenden (Frankfurt am Main, Suhrkamp, 1962), vient de paraître dans le numéro 95 de la revue Ellipse :

https://ellipsemagazine.com/portfolio-item/la-fin-dun-monde-extrait-dun-recueil-de-nouvelles-de-wolfgang-hildesheimer/

La revue canadienne Ellipse publie des traductions françaises et anglaises, à partir d’une grande diversité de langues. L’ensemble de son contenu est accessible gratuitement en ligne (ellipsemazagine.com).

Wolfgang Hildesheimer (1916-1991) est né à Hambourg. Il a quitté l’Allemagne avec ses parents juifs en 1933. Il fut un auteur prolifique et original qui a publié des romans, des pièces radiophoniques, des pièces de théâtre et des nouvelles. Il a reçu de nombreuses distinctions pour son œuvre, dont quelques titres ont été publiés en français.

La nouvelle « La fin d’un monde » raconte l’histoire d’un homme qui est invité par l’excentrique marquise Montetristo à se rendre en gondole à une soirée organisée sur l’île artificielle de San Amerigo, qu’elle a fait construire à Venise. C’est l’occasion pour Hildesheimer de décrire une galerie de personnages hauts en couleur.

Hildesheimer nous démontre dans cette nouvelle un talent remarquable. Son regard grinçant sur le monde moderne, doublé d’un humour désopilant, capte notre attention dès les premières lignes du récit grâce à un style unique.

Colloque 12-13 mai 2025 : Perspectives postélectorales de l’Allemagne

Le 8 mai 2025

Denis Dumas

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Après la commémoration du 80e anniversaire de la victoire des Alliés sur l’Allemagne nazie, un nouveau chapitre de l’histoire allemande s’amorce dans un contexte extrêmement difficile.

Le 6 mai 2025, Friedrich Merz est devenu le dixième chancelier de la République fédérale d’Allemagne. Le chancelier ou la chancelière est élu.e par la majorité des députés du parlement, le Bundestag. Fait inusité : M. Merz est le premier depuis 1949 à n’être élu qu’au second tour de scrutin. Bien que la coalition de son gouvernement (conservateurs et sociaux-démocrates) détienne une majorité de douze sièges, six voix manquaient au premier tour pour atteindre les 316 voix nécessaires parmi celles des 630 députés. Ce début catastrophique du mandat de M. Merz, qui est donc contesté non seulement par l’opposition, mais au sein même de ses alliés parlementaires, soulève de nombreuses questions quant à sa capacité de procurer à l’Allemagne la stabilité politique et l’efficacité dont elle aura besoin, autant à l’intérieur que sur la scène européenne et internationale.

Les 12 et 13 mai 2025 aura lieu un colloque de deux demi-journées qui sera consacré à ces questions, à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et à l’Université de Montréal (UdeM). Le format hybride (à Montréal et sur Zoom) permettra à toutes les personnes intéressées d’y assister. Les coordonnées et les liens vers Zoom sont indiqués dans l’affiche du colloque.

Dans mon article précédent, j’ai annoncé la table ronde du 25 mars 2025 sur les élections du 23 février en Allemagne. La vidéo de cet événement est maintenant disponible sur YouTube :

Une table ronde sur les élections fédérales allemandes du 23 février 2025

Le 21 mars 2025

Denis Dumas

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Alors que les élections fédérales allemandes ont eu lieu il y a quelques semaines et que la formation du prochain gouvernement – vraisemblablement une nouvelle Große Koalition (GroKo) – est encore en discussion, quel premier bilan peut-on tirer de ce scrutin ? Cette table ronde vise à analyser les dynamiques électorales, les évolutions politiques récentes et les perspectives pour l’Allemagne dans les années à venir.

La table ronde se déroulera en ligne le 25 mars 2025, de 11h à 12h45 (heure de Montréal). La discussion sera principalement en français. Toute personne intéressée pourra y assister. Il suffit de s’inscrire sur le lien Evenbrite:

https://entre-zeitenwende-et-revolution.eventbrite.ca

Les élections législatives du 23 février 2025 en Allemagne

Denis Dumas

Le 4 mars 2025

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Des élections législatives anticipées ont eu lieu en République fédérale d’Allemagne le 23 février 2025. Le gouvernement dirigé par le social-démocrate Olaf Scholz et formé d’une coalition entre les sociaux-démocrates, les écologistes et les libéraux n’a pas pu se maintenir au-delà de novembre 2024, ce qui a forcé le chancelier Scholz à demander au président Frank-Walter Steinmeier d’annoncer la tenue hâtive de ces élections normalement prévues en septembre 2025.

Voici l’essentiel des résultats :

PARTISRÉSULTATS 2025GAINS/PERTES APRÈS 2021
conservateurs (Union = CDU et CSU)  28,52% + 4,38%
extrême droite (AfD)  20,80% + 10,41%
sociaux-démocrates (SPD) 16,41% –    9,30%
écologistes (B90/Grüne) 11,61% –    3,11%
extrême gauche (Die Linke) 8,77% +   3,90%
Alliance Sahra Wagenknecht (BSW)   4,97% absente en 2021
libéraux (FDP)  4,33% –    7,10%
autres  4,59% –    4,15%

Source : https://www.tagesschau.de/wahl/archiv/2025-02-23-BT-DE/index.shtml

Rappelons qu’un parti politique doit obtenir au moins 5% des voix ou au moins trois mandats directs dans des circonscriptions pour avoir le statut de groupe parlementaire au parlement (Bundestag).

Un changement de pouvoir

La coalition « feu tricolore » (Ampelkoalition) dirigée par Olaf Scholz après les élections de 2021 s’était déjà exclue elle-même du pouvoir en novembre 2024, après le limogeage du ministre des Finance Christian Lindner (FDP) par le chancelier Scholz en raison d’irréconciliables désaccords sur l’endettement et les finances publiques.

Après les élections, le parti qui arrive en première place a le privilège d’entreprendre des consultations auprès des autres formations pour discuter de coalitions possibles. Les conservateurs, qui maintiennent la doctrine dite du « pare-feu » ou du « cordon sanitaire » (Brandmauer), ont promis pendant la campagne électorale d’exclure toute collaboration avec l’extrême droite. Ils ont donc choisi d’approcher la troisième force politique, les sociaux-démocrates, avec qui ils détiennent une majorité de 348 sièges sur 630 au parlement, afin d’entreprendre des discussions préliminaires (Sondierungsgespräche). Si ces dernières sont fructueuses, les deux partis amorceront une négociation formelle (Koalitionsverhandlungen) en vue de parvenir à une entente qui déboucherait sur une coalition majoritaire, apte à former le prochain gouvernement dirigé par le chancelier Friedrich Merz (CDU). Ce type de coalition « noire-rouge » – en référence aux couleurs associées aux deux partis – a déjà gouverné l’Allemagne au niveau fédéral à la fin des années 60 et à trois reprises sous la direction d’Angela Merkel. De nombreux parlements régionaux furent également dirigés par ce type de coalition. Tout indique présentement que les « noirs » et les « rouges » réussiront à former le prochain gouvernement, ce dont le pays a grandement besoin dans les circonstances actuelles.

Les conservateurs reviendraient ainsi au pouvoir après le bref intermède qui avait mis fin à l’ère Merkel (2005-2021). Ils n’ont toutefois obtenu que 28,52% des suffrages, ce qui constitue leur deuxième score le plus faible depuis 1949, alors qu’ils visaient au moins 30%. Les sociaux-démocrates, avec 16,41% des voix, enregistrent leur pire résultat depuis 1949, mais ils continueront probablement à gouverner, cette fois à titre de deuxième parti. Olaf Scholz, élu au vote direct dans sa circonscription de Postdam, restera peut-être au parlement à titre de député d’arrière-ban. Il a annoncé son intention de n’occuper aucun poste ministériel sous un chancelier Merz. Christian Lindner, chef des libéraux, a annoncé son retrait de la vie politique après la débâcle de son parti qui, avec 4,33% des voix, n’est plus représenté au parlement. Les écologistes se voyaient participer à la prochaine coalition, mais l’arithmétique électorale fait en sorte qu’ils n’y seront pas invités. Robert Habeck, architecte du tournant « réaliste » (i.e. très centriste) des Verts et candidat à la chancellerie aux élections de 2025, a annoncé son intention de n’occuper aucun poste important.

Les partis extrémistes gagnent du terrain

Grande surprise : le parti de gauche Die Linke a déjoué les pronostics en obtenant 8,77% des voix, alors qu’il récoltait environ 3% des intentions de vote à l’automne 2024.

À l’extrême droite, le parti nationaliste Alternative für Deutschland (AfD) double son score obtenu en 2021 avec 20,80% des voix, terminant ainsi en deuxième place et devenant le premier groupe d’opposition, comme il y était déjà parvenu en 2017. Alice Weidel, cheffe de l’AfD, a « tendu la main » au conservateur Merz pour former une coalition, soutenant que les conservateurs auront besoin de son parti pour durcir les lois sur l’immigration comme l’a promis Merz après les derniers attentats islamistes, dont certains furent perpétrés par des étrangers en situation irrégulière ou destinés à être expulsés du pays. Weidel a prédit qu’une coalition « noire-rouge » échouera à contrôler l’immigration en Allemagne et que l’AfD la délogera du pouvoir dès les prochaines élections. En un certain sens, le parti d’extrême droite est le  gagnant de ces élections, surfant sur une vague autoritaire qui atteint plusieurs autres pays (elle a failli prendre le pouvoir en Autriche au cours des derniers mois) et qui reçoit même l’appui de la nouvelle administration américaine, comme en témoignaient récemment une longue « entrevue » d’Elon Musk avec Weidel sur la plateforme X, ainsi que l’appui explicite de J.D. Vance à l’AfD. Friedrich Merz a promis que son parti ne s’alliera jamais à l’extrême droite, mais il a provoqué un séisme politique peu avant les élections en faisant approuver au parlement, avec les votes de l’AfD, une motion et un projet de loi visant à durcir les lois sur l’immigration. Ce geste purement symbolique, qui ne pouvait avoir aucune conséquence législative, a tout de même brisé un tabou et suscité en Allemagne de vives réactions et des doutes sur les intentions réelles de Merz.

L’Alliance Sahra Wagenknecht (BSW) a subi une amère défaite, ratant son entrée au parlement par un peu plus de 13 000 voix (0,03%). Il faudra voir quelles conséquences en tirera sa cheffe.

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Économie et immigration

Le prochain gouvernement devra assumer de lourdes tâches. L’économie allemande est en récession pour une troisième année consécutive. À tort ou à raison – les points de vue divergent de gauche à droite sur la question –, la population allemande considère dans son ensemble que le gouvernement devra resserrer les lois sur l’immigration qui régissent notamment l’accueil des réfugiés et des demandeurs d’asyle, les réunifications familiales et l’expulsion des immigrants en situation irrégulière. Friedrich Merz a annoncé son intention d’interdire l’entrée en Allemagne aux immigrants qui ne détiennent pas les documents nécessaires. Pourra-t-il y parvenir avec les sociaux-démocrates ?

La stratégie du gouvernement à court terme

L’entrée en fonction du président Trump aux États-Unis vient bouleverser la situation. Après le traitement odieux que Trump a réservé au président Volodymyr Zelensky à la Maison-Blanche le 28 février 2025, la Grande-Bretagne s’est jointe à la France et à quelques pays de l’Union européenne, ainsi qu’au Canada et à la Turquie, pour soutenir l’Ukraine. Face à la rupture possible de la coopération entre les États-Unis et l’Europe, causée par le rapprochement de Trump et Poutine, l’Allemagne devra prendre rapidement des décisions difficiles.

L’invasion russe en Ukraine, l’alignement de Trump sur le Kremlin et la suspension de l’aide militaire américaine à l’Ukraine, annoncée le 3 mars 2025,  forcent présentement les Européens et leurs alliés à repenser les fondements de leur stratégie en matière de défense. Friedrich Merz a annoncé son intention de s’entendre avec les sociaux-démocrates pour former le prochain gouvernement d’ici Pâques (21 avril 2025). La situation actuelle exige toutefois des décisions rapides de sa part, mais il devra contourner un obstacle de taille…

En effet, la constitution de l’Allemagne contient une mesure adoptée en 2009 : le « frein à l’endettement » (Schuldenbremse), qui limite l’endettement à 0,35% du PIB.

Le prochain gouvernement disposera donc d’une marge de manœuvre insuffisante pour augmenter son soutien financier à l’Ukraine. Une autre voie pourrait être empruntée : la création d’un « fonds spécial » (Sondervermögen) qui échapperait au cadre normal du budget et aux contraintes du frein à l’endettement. Le chancelier Scholz avait créé un fonds spécial de 100 milliards d’euros pour la défense en 2022, à la suite de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Une telle mesure exige chaque fois que la constitution du pays soit modifiée, ce qui requiert l’approbation d’une majorité des deux tiers au parlement. Or, les conservateurs et les sociaux-démocrates, même avec le vote des Verts, ne détiendront pas les deux tiers des sièges au prochain parlement et il est clair que  l’AfD et La Gauche ne donneront pas leur appui à cette initiative.

Impasse. Sans issue ? Non ! Le parlement élu en 2021 n’est pas encore dissous et il peut encore siéger jusqu’à la séance constituante du prochain parlement, qui doit avoir lieu au plus tard 30 jours après les élections, soit le 25 mars 2025. Or, dans ce parlement de 2021, les conservateurs et les sociaux-démocrates, avec l’aide des Verts, détiennent une majorité des deux tiers et ils comptent l’utiliser pour créer non pas un, mais deux fonds spéciaux, le premier pour la défense et le second pour les infrastructures. Les montants ne sont pas encore très précis, mais il semble que ces deux fonds spéciaux totaliseront au moins 800 milliards d’euros.

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Résumons… Le toujours-en-fonction chancelier Olaf Scholz, avec le pas-encore-en-fonction futur chancelier Friedrich Merz, convoqueront le parlement sortant avant l’entrée en fonction du parlement élu le 25 février 2025, pour modifier la constitution du pays et voter avec les Verts (membres du gouvernement sortant et dans l’opposition au prochain parlement) deux fonds spéciaux (défense et infrastructures) qui échapperont au frein à l’endettement, permettant ainsi à l’Allemagne de s’endetter à la hauteur d’au moins 800 milliards d’euros !

On doit s’attendre à une levée de boucliers par les autres partis qui dénonceront le manque de légitimité démocratique d’une telle manœuvre. Friedrich Merz leur répondra que la manœuvre est légale et qu’elle est justifiée, étant donné la situation exceptionnelle qui prévaut actuellement.

L’ordre géopolitique mondial subit présentement de profondes transformations. Elles ne sont pas toutes heureuses… Attendons la suite des choses !

Une reconfiguration du paysage politique en Allemagne

Denis Dumas

Le 18 décembre 2024

allemagneactuelle.ca

Le paysage politique allemand subit depuis quelque temps une importante reconfiguration. L’année 2025 en portera certainement la marque. Après la chute du gouvernement d’Olaf Scholz qui a perdu un vote de confiance au parlement (Bundestag) le 16 décembre 2024, tout indique que le président Frank-Walter Steinmeier dissoudra le parlement pour convoquer des élections anticipées le 23 février 2025.

L’Alternative pour l’Allemagne

Pour la première fois depuis 1945, un parti d’extrême droite a réussi à s’implanter de façon durable : l’Alternative pour l’Allemagne (Alternative für Deutschland, AfD). Fondée en 2013 sur des idées eurosceptiques, elle a progressivement glissé vers le populisme de droite, jusqu’à inclure dans certains cas des néonazis. Opposée à l’euro – la monnaie européenne – et à l’Union européenne qu’elle juge centralisatrice aux dépens des nations souveraines, l’AfD prône une vision nationaliste de l’Allemagne, un durcissement des règles de l’immigration et la sortie de l’Accord de Paris sur le climat. Elle plaide aussi en faveur du retour à l’énergie nucléaire, abandonnée depuis 2023. Dans le contexte de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, l’AfD veut mettre fin aux sanctions imposées à la Russie et rétablir les liens commerciaux de l’Allemagne avec ce pays. Elle s’oppose à la livraison d’armes ainsi qu’à l’aide financière à l’Ukraine. Reconnue comme groupe parlementaire au Bundestag dès 2017, l’AfD a obtenu 10,2% des voix et 83 des 735 sièges au Bundestag lors de l’élection fédérale de 2021. Elle va probablement améliorer sa force politique lors de l’élection du 23 février 2025, sous la direction d’Alice Weidel ; les sondages les plus récents lui accordent autour de 18% des intentions de vote. En septembre 2024, elle a obtenu de très forts résultats lors des trois élections régionales dans l’Est de l’Allemagne :  30,6% des voix en Saxe, 32,8% en Thuringe (arrivant ainsi en première place) et 29,2% en Brandebourg. Comme les autres partis s’interdisent par principe de gouverner avec l’AfD, ils sont contraints de former sans elle des coalitions qui constituent des mariages de raison assez complexes. Cette montée de l’extrême droite dans l’Est suscite de fortes controverses : à l’Ouest, on reproche à ces anciennes provinces de la République démocratique allemande de mal s’intégrer à la vie démocratique – qu’elles n’ont pas connue entre 1933 et 1990 –, ce qui est interprété à l’Est comme le signe d’une profonde incompréhension et d’une condescendance inacceptable.

Le parti de Sahra Wagenknecht

Sahra Wagenknecht est députée au Bundestag depuis 2009. Elle y fut élue comme candidate du parti Die Linke (La Gauche), fondé en 2007 en partie sur la base de l’ancien parti socialiste de l’Allemagne de l’Est. En octobre 2023, avec neuf autres députés, elle quitte ce parti auquel elle reproche d’avoir perdu son identité, à la suite de nombreux débats houleux. La Gauche perd ainsi son statut de groupe parlementaire reconnu et elle risque de ne pas le retrouver en janvier 2025 selon les sondages qui lui accordent présentement 3% des intentions de vote, alors qu’il en faut 5% (ou trois mandats directs) pour obtenir ce statut auquel sont associés d’importants privilèges. Après cette séparation avec La Gauche, Sahra Wagenknecht a fondé un mouvement politique qui est finalement devenu un parti en janvier 2024 : Bündnis Sahra Wagenknecht – Vernunft und Gerechtigkeit, BSW (Alliance Sahra Wagenknecht – Raison et justice), dont elle est l’une des deux coprésidentes avec Amira Mohamed Ali, mais qu’elle dirige seule en réalité, avec énormément d’autorité, voire dans un style stalinien aux yeux de plusieurs observateurs. Les sondages actuels lui accordent entre 4% et 8% des voix, ce qui rend probable son entrée au Bundestag comme groupe parlementaire reconnu en janvier 2025. Sahra Wagenknecht défend une politique de gauche ou d’extrême gauche (selon les points de vue), mais elle propose étonnamment un durcissement des politiques d’immigration qui la rapproche de l’extrême droite. Elle prône un refus du soutien militaire et financier à l’Ukraine contre la Russie et un règlement de la guerre par la « négociation » avec Vladimir Poutine, ce qui lui attire de la part de ses critiques le reproche d’être l’alliée objective de l’extrême droite et la porte-parole du Kremlin en Allemagne. Contrairement à l’Alternative pour l’Allemagne, le parti de Sahra Wagenknecht (BSW) n’est pas isolé par les autres partis au moyen d’un « pare-feu » (Brandmauer), lorsque vient le temps de forger des coalitions. Il s’est présenté aux élections régionales de septembre 2024, obtenant 11,8% des voix en Saxe, 15,8% en Thuringe et 13,5% en Brandebourg, devenant ainsi un joueur majeur après moins d’un an d’existence. Le BSW fait partie des coalitions récemment conclues dans le Brandebourg (sous la direction des sociaux-démocrates de Dietmar Woidke) et en Thuringe (avec les sociaux-démocrates et dirigée par les conservateurs de Mario Voigt). Dans ce dernier cas, le gouvernement de coalition formé par ces trois partis est minoritaire et ne pourra survivre qu’avec l’appui de La Gauche ; on y voit ici un effet de la forte représentation de l’extrême droite. Les négociations menant à ces coalitions se sont avérées ardues puisque Sahra Wagenknecht, de Berlin, tenait à inclure dans les programmes de ces gouvernements régionaux des thèmes nationaux comme ses positions sur l’Ukraine ou sur les missiles américains en sol allemand. La coalition formée en Saxe sous la direction du conservateur Michael Kretschmer avec les sociaux-démocrates (sans le BSW) constitue elle aussi un gouvernement minoritaire.

Le parti libéral

La coalition « en feu tricolore » (Ampelkoalition) du gouvernement fédéral sous le chancelier Olaf Scholz (SPD) était formée des sociaux-démocrates (SPD), des Verts (Grüne) et des libéraux-démocrates (FDP) dont le chef, Christian Lindner, était ministre des Finances. Cette coalition était pour ainsi dire contre nature, puisqu’elle réunissait deux partis de gauche (SPD et Verts), enclins à endetter le pays pour des causes sociales, environnementales et économiques, alors que les libéraux-démocrates insistent plutôt sur la rigueur budgétaire et le respect du « frein à l’endettement » inscrit dans la constitution. La prochaine élection fédérale devait avoir lieu le 28 septembre 2025, mais de profonds désaccords ont amené le chancelier Scholz à congédier son ministre des Finances le 6 novembre 2024, ce qui a mis un terme à la coalition, laissant le SPD et les Verts dans un statut de gouvernement minoritaire. Le chancelier a soumis ce gouvernement à un vote de confiance le 16 décembre 2024 et il a perdu le soutien du Bundestag, ce qui provoque les élections anticipées du 23 février 2025. Christian Lindner demeure chef du parti libéral et candidat de tête pour cette élection, mais les sondages récents accordent à son parti 4% des voix, ce qui pourrait signifier après l’élection la perte de son statut de groupe parlementaire et possiblement une traversée du désert semblable à celle que La Gauche s’apprête à entreprendre.

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L’apparition de l’AfD à l’extrême droite et de l’Alliance Sahra Wagenknecht à l’extrême gauche (dans une certaine mesure), en plus de l’affaiblissement potentiel du parti La Gauche et du parti libéral-démocrate – du moins pour un certain temps –, produisent actuellement une reconfiguration du paysage politique en Allemagne dont il est difficile de prévoir les conséquences. L’élection fédérale de janvier 2025 sera fort intéressante à observer : les conservateurs (CDU-CSU), sous la direction du candidat à la chancellerie Friedrich Merz, sont actuellement les mieux placés avec un peu plus de 30% des intentions de vote, tandis que les sociaux-démocrates d’Olaf Scholz (qui va tout de même tenter de revenir à la chancellerie) recueillent entre 15% et 18%, suivis des Verts à 10%-13%. Ces derniers seront menés à l’élection par Robert Habeck, ministre de l’Économie dans le gouvernement actuel ; les difficultés qu’il a éprouvées à ce poste depuis deux ans coûteront peut-être un mauvais résultat à son parti. Un chancelier Friedrich Merz (CDU) pourrait être tenté de former une coalition avec les sociaux-démocrates et/ou avec les Verts mais dans ce dernier cas, il devrait convaincre le conservateur bavarois Markus Söder (CSU) qui s’oppose à toute entente avec les écologistes. La construction d’une majorité gouvernementale dépendra aussi des résultats obtenus par l’extrême droite – qui est d’ores et déjà exclue d’une coalition possible en vertu du pare-feu – et par le parti de Sahra Wagenknecht, qui pourrait accéder au gouvernement dans certaines circonstances.

Une nouvelle loi électorale

Le gouvernement d’Olaf Scholz a fait adopter une loi électorale en vertu de laquelle le Bundestag comptera 630 députés après la prochaine élection, remplaçant ainsi l’ancienne loi complexe qui établissait le nombre de députés après l’élection, en créant un équilibre calculé selon les mandats directs (obtenus par la première voix des électeurs) et le vote proportionnel (deuxième voix). L’élection fédérale de 2021 avait produit un parlement « obèse » de 735 députés au terme de ce calcul. Il faudra voir si le nouveau système aura un impact sur le jeu des partis.

Les thèmes importants

Nous avons limité ces considérations à la reconfiguration du paysage politique, mais il faudra évidemment s’intéresser aux thèmes qui seront abordés lors de la campagne électorale qui s’amorce à Berlin. L’état plutôt désastreux de l’économie sera au centre des débats. La chute de Bachar al-Assad en Syrie entraînera des discussions sur le sort des réfugiés syriens en Allemagne (il y en a près d’un million). En général, la gestion de l’immigration fera aussi l’objet de vifs échanges. Les politiques fiscales et sociales, de même que les questions environnementales, se retrouveront sans doute parmi les thèmes privilégiés par les principaux partis. La politique extérieure de l’Allemagne, notamment à l’égard de la guerre en Ukraine et de l’arrivée de Donald Trump, alimentera aussi les débats.

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Le présent texte, que je publie le 18 décembre 2024, contient de nombreuses spéculations basées sur les plus récents sondages. Heureusement, il y aura une campagne électorale avant l’élection du 23 février 2025 et bien des surprises pourraient survenir d’ici là…  

Verena Kessler à Montréal

L’autrice Verena Kessler participera à une soirée de discussion et de lecture à propos de son roman Die Gespenster von Demmin (Hanser Berlin, 2020), traduit en français sous le titre Les fantômes de Demmin (Actes Sud, 2023). L’événement aura lieu à l’Institut Goethe de Montréal.

https://www.goethe.de/ins/ca/fr/ver.cfm?event_id=25950190

L’Allemagne est encore divisée. Un essai percutant de Dirk Oschmann

Denis Dumas

Le 10 juillet 2023

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Dirk Oschmann, Der Osten : eine westdeutsche Erfindung, Berlin, Ullstein, 2023

Le 23 février 2023 paraissait l’essai de Dirk Oschmann, Der Osten : eine westdeutsche Erfindung (L’Est est une invention de l’Allemagne de l’Ouest). Le livre de ce professeur de littérature à l’Université de Leipzig connaît un très grand succès en librairie et il suscite des débats vigoureux en Allemagne depuis sa publication. L’auteur est né en 1967 à Gotha, dans le district d’Erfurt en République démocratique allemande (RDA). Ce pays, fondé en 1949, incluait les territoires de la zone contrôlée par l’Union soviétique depuis 1945. On y a instauré un régime communiste dont la véritable autorité se trouvait à Moscou. En gros, ces territoires englobaient le nord-est de l’Allemagne (à l’exception de Berlin-Ouest), telle que ses frontières furent redéfinies après 1945. Après la chute du mur de Berlin (novembre 1989), la région de la Thuringe, où se trouve Gotha, devint l’un des cinq États régionaux (Länder) formés à partir de l’ancienne RDA pour la réunification des deux États allemands en octobre 1990. C’est pourquoi on appelle familièrement « l’Est » (der Osten) cette partie de l’Allemagne réunifiée, tandis que l’« Ouest » (der Westen) désigne les dix Länder de l’ancienne République fédérale d’Allemagne (RFA), fondée elle aussi en 1949 ; la capitale Berlin ayant aussi le statut d’un Land, l’Allemagne en compte maintenant seize. Cette réunification fut en fait une « adhésion » (Beitritt) de l’ancienne RDA à la République fédérale d’Allemagne, qui n’a pas changé son nom.  Après bientôt trente-trois ans, plusieurs voix s’élèvent pour dénoncer toutes sortes d’inégalités entre l’Est et l’Ouest de cette nouvelle Allemagne. Dirk Oschmann ajoute la sienne à ces débats souvent acrimonieux.

L’originalité de ce livre tient à la perspective adoptée par Oschmann : il ne fait pas l’histoire de l’Est depuis 1990, mais plutôt une description de la situation actuelle et plus précisément, une analyse du discours tenu sur l’Est par l’Allemagne de l’Ouest. Sa thèse centrale consiste à affirmer que ce discours invente une identité qu’il attribue à l’Est, d’où le titre du livre. Cette identité, inventée de manière hypocrite à partir de préjugés et de stéréotypes, ne contient que des éléments négatifs : les habitants de l’Est (familièrement appelés les « Ossis ») seraient paresseux, partisans de l’extrême droite, laids, sales, inaptes à la démocratie parce qu’élevés dans une idéologie communiste, ils parleraient des dialectes ridicules, leurs athlètes se doperaient comme le faisaient ceux de la RDA, leur littérature n’aurait pas de valeur et malgré le fait qu’ils ont acquis la liberté et accédé à une vie prospère dans un pays démocratique, ils passeraient leur temps à se lamenter, étant ainsi des « Jammer-Ossis », des plaignards de l’Est. Le discours des Allemands de l’Ouest sur ceux de l’Est est empreint, selon l’auteur, d’arrogance, d’une prétention exclusive à détenir la vérité et d’une supériorité morale ; l’Ouest se voit lui-même comme la norme, comme une normalité dont l’Est constitue une déviance. Il soutient que ce discours – en résumé, l’attribution d’une identité inventée – a pour effet d’exclure, de marginaliser une partie de l’Allemagne, ce qui constitue un danger pour sa démocratie. Son essai vise à déconstruire ce discours hypocrite et colonialiste et ainsi, à « désidentifier » les Allemands de l’Est.

Une autre caractéristique de ce livre, c’est le ton que l’auteur y adopte : il explique clairement que contrairement à ce que fait une bonne partie de la littérature consacrée à l’Est, il donnera libre cours à sa colère, privilégiant un ton mordant et acéré (Zuspitzung), contrairement aux analyses nuancées (differenziert) et prudemment contextualisées de tous ces livres qui n’ont produit aucun effet (il existe en effet une abondante littérature sur le sujet).

Oschmann s’efforce de montrer que l’attitude arrogante de l’Ouest, depuis 1990, a eu des effets dévastateurs. Les faits ne manquent pas pour appuyer cette thèse : des inégalités économiques majeures subsistent encore entre les deux parties de l’Allemagne, pendant que les riches citoyens et entreprises de l’Ouest prennent le contrôle dans les nouveaux Länder, par exemple dans la ville de Leipzig. Les postes importants sont en grande partie occupés par des Allemands de l’Ouest dans les sphères économiques, médiatiques, politiques et académiques. L’auteur souligne qu’il est l’un des rares Allemands de l’Est à occuper un poste de professeur à l’université.

Il importe de souligner que ce livre ne constitue pas une nouvelle version de ce que l’on appelle l’« Ostalgie », un néologisme qui combine l’Est (Ost) et la nostalgie à l’égard de l’ancienne République démocratique allemande. Oschmann dit clairement que la RDA était un État de non-droit (Unrechtsstaat) et une dictature (p. 176).

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La lecture de ce livre m’a grandement aidé à comprendre à quel point la réunification de l’Allemagne est encore incomplète. N’étant pas moi-même un expert de ce sujet, je n’oserai pas porter de jugement catégorique sur la validité des thèses défendues par l’auteur. Je me permets toutefois de formuler quelques remarques.

J’ai souvent eu l’impression, à la lecture de ce livre, que tous les problèmes à l’Est étaient causés par l’arrogance de l’Ouest depuis la réunification. N’est-ce pas exagéré ? Pour prendre un exemple, l’auteur discute des succès que connaît à l’Est le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (Alternative für Deutschland, AfD) en soulignant que la plupart de ses dirigeants proviennent de l’Ouest. L’explication me semble un peu courte. Deuxièmement, le livre ne nous dit pratiquement pas ce que l’Ouest aurait dû faire correctement après 1990 pour ne pas causer tous les problèmes qui affectent l’Est. Quelques idées intéressantes sont évoquées dans les deux dernières pages, mais il me semble que des développements substantiels auraient conféré une plus grande valeur à l’argumentation de l’auteur, notamment en ce qui concerne la réorganisation économique de l’Allemagne de l’Est. En troisième lieu, la décision prise par Oschmann de ne pas parler de ce qui, sans aucun doute, a été construit de façon positive après 1989 (p. 144) me semble problématique. Finalement, le choix d’adopter un ton acéré et de ne pas faire dans la nuance peut se comprendre. Cependant, il y a des degrés dans cette rhétorique et j’ai l’impression que l’auteur a exagéré.

En terminant, je voudrais souligner deux idées qui me semblent extrêmement valables. En premier lieu, l’auteur soutient que l’Est n’a jamais eu d’espace public (Öffentlichkeit), au sens du philosophe Jürgen Habermas, que ce soit avant ou après 1989 ; je suis un peu étonné qu’il affirme une telle chose pour la période suivant 1989, mais si cela devait être vrai, l’absence d’espace public devrait sans aucun doute être comblée pour que s’améliore l’état de la démocratie en Allemagne de l’Est. En second lieu, l’une des contributions les plus valables de cet essai consiste à mon avis dans l’idée de surmonter le schéma binaire Est-Ouest et de comprendre l’histoire récente de l’Allemagne comme celle d’un pays commun. Corrélativement à cette idée, la position adoptée par Oschmann, qui consiste à comprendre le problème et sa solution possible hors du cadre de la politique identitaire, me paraît fort prometteuse.  

© Denis Dumas, 2023

Comment la démocratie choisit-elle de s’autoreprésenter ?

L’exemple de l’église Saint-Paul à Francfort-sur-le-Main

Denis Dumas

Le 21 mai 2023

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L’histoire de l’église Saint-Paul et son contexte historico-politique

La ville de Francfort-sur-le-Main fut l’une des plus importantes de l’Allemagne depuis le Moyen Âge. Elle a longtemps été le lieu du couronnement de l’empereur du Saint-Empire Romain germanique et elle est depuis plusieurs siècles un centre culturel et financier en Europe. À deux pas du fleuve Main, on trouve dans la vieille ville la cathédrale Saint-Barthélémie, ainsi que les bâtiments du Römer qui abritent l’hôtel de ville depuis le XVe siècle.

Au XIIIe siècle, l’ordre religieux des Franciscains, fondé en 1210, construisit à Francfort un monastère et une église, la Barfüßerkirche (en référence à l’ordre des Frères mineurs qui marchaient pieds nus ou en sandales), tout près de la place du Römer. Cette église est devenue protestante en 1529 et elle fut détruite en 1786. La construction d’une nouvelle église commença en 1789 et se termina en 1833. On décida alors de donner à cette église protestante le nom de Paul, l’apôtre de la sola fide (la foi seule). L’église Saint-Paul (Paulskirche) fut inaugurée en juin 1833.

À la suite du Congrès de Vienne en 1815, l’Allemagne n’était toujours pas un pays unifié ; la Confédération germanique (Deutscher Bund) fut été créée pour assurer la restauration de l’ancien régime. À compter de 1830, la Révolution de Juillet en France, ainsi que d’autres soulèvements ailleurs en Europe, vinrent ébranler les autorités mises en place lors du Congrès de Vienne. Ce fut le début de la période appelée Vormärz (avant-mars) en Allemagne.

C’est dans ce contexte de contestation politique que s’organisa le projet d’un parlement abritant l’Assemblée nationale et visant la création d’une république allemande unifiée, démocratique et organisée selon le modèle d’une monarchie constitutionnelle. Les révolutionnaires ont choisi de se réunir dans l’église Saint-Paul, qui offrait à l’époque le plus grand espace intérieur de la ville et dont la configuration se prêtait bien à une assemblée parlementaire, en plus de contenir des tribunes pouvant accueillir jusqu’à mille personnes. Ce que l’on appelle la Révolution de 1848/1849 ou la Révolution de mars consista pour l’essentiel dans les travaux de l’Assemblée nationale et dans l’adoption d’une Constitution, le 28 mars 1849. Cette constitution fut refusée par les pouvoirs de la Confédération germanique, dont le roi de Prusse ; finalement, le mouvement révolutionnaire fut réprimé et se solda par un échec. Depuis lors, on considère toutefois le parlement de l’église Saint-Paul à Francfort comme le berceau de la démocratie dans l’histoire de l’Allemagne. La Constitution de 1848/1849 a quand même eu une influence durable, puisqu’elle a inspiré celles de la République de Weimar en 1919 et de la République fédérale d’Allemagne en 1949.

Revenons à ce parlement de 1848. Il a fallu adapter très rapidement l’intérieur de l’église protestante Saint-Paul pour lui donner les airs d’un vrai parlement ; plusieurs dessins et peintures nous donnent une idée précise des décorations qui furent mises en place pour préparer ses travaux. L’Allemagne a été unifiée en 1871 après la guerre contre la France et la fin de la Première guerre mondiale a ensuite marqué, en 1918, la disparition de la monarchie et le début de la République de Weimar. Le régime national-socialiste a pris le pouvoir en 1933 et la fin de la Seconde guerre mondiale a donné lieu à des bombardements considérables sur la ville de Francfort, dont le centre a été presque entièrement détruit. Après les bombardements de mars 1944, il ne restait plus de l’église Saint-Paul que les murs extérieurs : le toit s’était écroulé et l’intérieur fut entièrement détruit.

La rénovation de 1948

Étant donné la valeur de l’église Saint-Paul, berceau de la démocratie et symbole de la liberté en Allemagne, on décida de la restaurer rapidement. Les ressources humaines, financières et matérielles étaient cependant trop limitées pour que fût possible la reconstruction de l’église telle qu’elle existait en 1848. On entreprit des travaux qui permirent l’ouverture de l’église le 18 mai 1948, cent ans après l’Assemblée nationale de la Révolution de mars. Une autre raison a aussi motivé la réalisation si rapide des travaux : les autorités de Francfort souhaitaient que leur ville devienne la capitale du nouveau pays regroupant les secteurs américain, anglais et français, et qui fut fondé en 1949 sous le nom de République fédérale d’Allemagne. Le Bundestag, le parlement fédéral, aurait alors siégé dans l’église Saint-Paul fraîchement rénovée. Mais il fut ensuite décidé d’établir la capitale de la RFA dans la ville de Bonn.

La restauration de 1948 a littéralement transformé l’église. Le toit conique a été remplacé par un toit plat et l’intérieur du bâtiment a été complètement réaménagé. L’espace principal est séparé par un plancher intermédiaire sur lequel repose la grande salle plénière.  Les tribunes n’ont pas été reconstruites. À l’étage inférieur, un couloir circulaire présente depuis 1991 la peinture murale Le cortège des représentants du peuple (Der Zug der Volksvertreter), du peintre berlinois Johannes Grützke.

Désormais, l’église Saint-Paul ne devait plus servir à des services religieux, mais plutôt à la tenue d’événements prestigieux comme la remise du prix Goethe en 1949, celle du Prix de la paix des libraires allemands depuis 1950 ou la visite d’invités de marque comme celle du président John F. Kennedy en 1963.

La situation actuelle et les deux options : 1848/1849 et 1948

En 2017, il est devenu évident que l’église Saint-Paul doit faire l’objet d’une restauration en profondeur. Il faut alors choisir entre deux options : 1) reconstruire l’église Saint-Paul telle qu’elle existait en 1848/1849 au moment de la Révolution de mars ou 2) conserver la version de 1948.

Les partisans d’une restauration de l’église selon le modèle de 1848 considèrent que le berceau de la démocratie en Allemagne doit être reconstitué fidèlement, afin de marquer symboliquement dans l’espace public cette référence historique de toute première importance. De plus, ils voient dans la restauration de 1948 un travail « mensonger », voire une deuxième destruction de l’église, marquée par le repentir et l’expiation d’un péché, comme si les révolutionnaires de 1848 étaient responsables de la catastrophe provoquée par Hitler. Il n’est plus possible d’y voir aucune trace de la révolution et du parlement de 1848/1849.

Les partisans d’une restauration selon le modèle de 1948 s’opposent au modèle de 1848, parce qu’il représente selon eux un projet politique qui a échoué. De plus, à leurs yeux, le modèle de 1948 devrait être classé comme monument historique et préservé à tout prix, car il témoigne de la renaissance de la démocratie en Allemagne après la défaite et la disparition du régime nazi. Ils s’opposent à une vision « historicisante » de l’église Saint-Paul et de l’histoire de la démocratie en Allemagne. Finalement, on considère que la restauration de l’original selon le modèle de 1848 reposerait sur un conservatisme nationaliste, ce choix étant inacceptable du point de vue idéologique.

Cette question difficile a déclenché un long débat, si bien que la restauration, qui devait être terminée en 2023 pour célébrer le 175e anniversaire du parlement de 1848, n’est pas encore commencée à ce jour. Le modèle de 1948 a été choisi par les autorités de Francfort en 2019 et il semble que sa décision sera maintenue par le nouveau maire de la ville, Mike Josef. Le 21 avril 2023, un comité d’experts dirigé par Volker Kauder a remis le rapport qui lui avait été commandé pendant l’été 2021 au sujet de l’avenir de l’église St-Paul (https://demokratieort-paulskirche.de/media/2023-04-21-empfehlungen-kommission-paulskirche-data.pdf).

Le rapport propose de restaurer l’édifice en conservant la version de 1948 et en construisant juste à côté une « Maison de la démocratie », comme l’a suggéré récemment le président Frank-Walter Steinmeier. Cette dernière idée ne suscite pas l’approbation générale, ses critiques déplorant le fait qu’un nouvel édifice rende l’église St-Paul moins visible, ce qui serait symboliquement une grave erreur. Un comité de citoyens, le Bürgerverein Demokratieort Paulskirche e.V., a publié le 26 avril ses remarques critiques à ce sujet : (https://demokratieortpaulskirche.de/media/stellungnahme_bdp_zu_experten vorschlaegen_27.4.2023_final.pdf).

Difficultés propres à l’Allemagne

Il est intéressant de souligner, en conclusion, que l’autoreprésentation de la démocratie dans l’espace public présente des difficultés particulières en Allemagne. En effet, on comprend bien que la catastrophe de la Seconde guerre mondiale, l’holocauste perpétré par le régime nazi et la destruction d’une partie du pays et de l’Europe rendent impossible une autoreprésentation de la démocratie allemande qui soit de part en part une heureuse célébration monumentale de sa grandeur. L’Allemagne aura toujours une relation complexe et très douloureuse à sa propre histoire, y compris l’histoire de sa démocratie. Les débats qui ont précédé le déménagement du parlement de la République fédérale d’Allemagne, de Bonn vers le Palais du Reichstag à Berlin, après la réunification de 1991, en sont un bon exemple.

De plus, le domaine de l’architecture est particulièrement touché par ce type de sensibilité. Le régime national-socialiste de Hitler a laissé des réalisations et des plans architecturaux de type néo-classique et nationaliste romantique, marqués par le gigantisme d’Albert Speer. De plus, le pouvoir de type stalinien qui a gouverné la République démocratique allemande de 1949 à 1989 a mis en place une architecture classiciste socialiste qui privilégiait souvent les constructions majestueuses. On retrouve donc en Allemagne une forte méfiance face aux réalisations grandioses et monumentales, dans les discussions qui ont animé l’opinion publique au cours des dernières décennies.

À Francfort, on vient tout juste de célébrer le 175e anniversaire de l’ouverture du parlement par l’Assemblée nationale, le 18 mai 1848. Un aperçu des activités qui se sont tenues du 18 au 21 mai 2023 est disponible en allemand et en anglais à l’adresse suivante (j’indique le lien vers la version anglaise) : https://www.frankfurt-tourismus.de/en/Discover-Experience/Festivals-Events/st-pauls-church-festival-175th-anniversary.

On peut voir en ligne la vidéo de la cérémonie d’ouverture de ces célébrations le 18 mai: https://www.ardmediathek.de/video/politik-und-zeitgeschehen/grosser-festakt-in-der-paulskirche-die-demokratie-feiert-geburtstag/hrfernsehen/ Y3JpZDovL2hyLW9ub GluZS 8yMDI1OTU.

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Le texte présenté ici est une version remaniée et mise à jour de la publication suivante, qui contient une bibliographie :

Denis Dumas, « How Does Democracy Choose to Represent Itself ? The Case of St. Paul’s Church in Frankfurt am Main », traduit du français par Matthew McLennan, à paraître dans : H.J. Manzari (ed.), Conference Proceedings, Bridges Across Cultures V, Viterbo, Italy, 2021.

© Denis Dumas, 2023

Un roman de Verena Kessler : Les fantômes de Demmin

Denis Dumas

Le 24 avril 2023

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Verena Kessler, Les fantômes de Demmin, traduit de l’allemand par Denis Dumas, Arles, Actes Sud, 2023, 256 pages.

https://www.actes-sud.fr/catalogue/litterature/les-fantomes-de-demmin

Version originale : Verena Keßler, Die Gespenster von Demmin, Berlin, Hanser Berlin, 2020, 240 pages.

https://www.hanser-literaturverlage.de/buch/die-gespenster-von-demmin/978-3-446-26784-8/

Ce premier roman de Verena Kessler a reçu des critiques fort élogieuses
depuis sa parution en Allemagne. On assiste dans ce récit à des événements qui
se déroulent aujourd’hui, mais la petite ville de Demmin (située à deux cents
kilomètres au nord de Berlin) qui en est le théâtre se voit habitée par des
fantômes dont la présence affecte ses habitants, souvent à leur insu, mais pas
toujours. L’arrière-fond historique de ce récit de fiction est constitué par un
événement réel : lors des derniers jours de la Seconde Guerre mondiale en
Europe (avril-mai 1945), l’armée allemande en déroute et les autorités de la
ville de Demmin avaient pris la fuite, laissant la population civile à elle-même,
alors que l’Armée rouge avançait sur le front de l’Est en direction de Berlin.
Emprisonnées dans cette ville et terrorisées par la cruauté des soldats
soviétiques (exécutions, viols, incendies, pillages), des centaines de
personnes (probablement entre huit cents et mille) commirent en quelques jours
le plus important suicide collectif de civils dans l’histoire de l’Allemagne.
Leurs fantômes hantent encore Demmin aujourd’hui.

Deux personnages principaux se retrouvent au centre du roman de Verena
Kessler : Larissa – elle préfère qu’on l’appelle Larry -, une jeune femme de quinze ans qui s’ennuie, vivant dans un monde plutôt fantasmatique en se préparant à devenir correspondante de guerre, puis sa voisine, Madame Dohlberg, qui a vécu les événements de 1945 à Demmin alors qu’elle était une toute jeune fille et doit maintenant quitter
contre son gré la maison où elle a passé toute sa vie, pour finir ses jours
dans une maison de retraite. Ces deux personnages et ceux qui les entourent
vivront diverses expériences dont je ne veux rien révéler ici…

Le tour de force de Verena Kessler, à mon avis, consiste à aborder avec un
grand sens de la nuance le thème extrêmement délicat des victimes civiles de la
guerre parmi la population allemande. Il ne saurait être question ici de nier
ou de relativiser l’horreur des crimes commis au nom de l’idéologie
national-socialiste de Hitler, ni de cultiver une attitude revancharde comme le
fait actuellement l’extrême droite en Allemagne en instrumentalisant les
événements de 1945. Ce roman parle avec sensibilité et intelligence des
fantômes de Demmin, mais aussi de la sortie de l’adolescence, des premiers
élans amoureux et de la difficile communication (voire de l’incommunicabilité)
entre les générations. Les structures narratives subtiles nous tiennent en
haleine du début à la fin. En somme, on y réfléchit sur la question de savoir
dans quelle mesure le passé nous détermine, qu’on le veuille ou non.

© Denis Dumas, 2023

La politique étrangère de l’Allemagne et la guerre en Ukraine

Denis Dumas

Le 3 mars 2023

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Le 24 février 2023 a marqué le premier jour anniversaire de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Quelques heures après l’invasion, Annalena Baerbock, ministre des Affaires étrangères en Allemagne, déclarait : « Aujourd’hui, nous nous sommes réveillés dans un autre monde. » Au terme de cette première année de guerre, on constate que la politique étrangère de l’Allemagne a subi de profondes transformations. Il est évidemment impossible de faire le tour de cette thématique en quelques paragraphes, mais nous tenterons ici de commenter brièvement l’impact de cette guerre sur les relations commerciales de l’Allemagne avec la Russie, ainsi que sur sa politique de la défense.

1. Le commerce avec la Russie

Il faut replacer cette question dans son contexte historique. Après la division de l’Allemagne en 1949 par la fondation de la République fédérale d’Allemagne (RFA) à l’Ouest et de la République démocratique allemande (RDA) à l’Est, la dynamique de la Guerre froide a dominé les politiques étrangères respectives de ces deux États. En RFA, l’ancrage à l’Ouest, l’entrée dans la Communauté européenne du charbon et de l’acier en 1952 (c’est le début du processus qui mènera à l’Union européenne) et l’adhésion à l’OTAN en 1955 font en sorte que la RFA est nettement intégrée au bloc de l’Ouest, aligné sur la politique étrangère des États-Unis face au Pacte de Varsovie. À compter de 1955, la politique étrangère de la RFA est basée sur la doctrine Hallstein (du nom d’un ministre de Konrad Adenauer), selon laquelle la RFA, la seule représentante légitime du peuple allemand, refuse de reconnaître la RDA et d’entretenir des relations diplomatiques avec les États qui le font, à l’exception de l’URSS. Willy Brandt était maire de Berlin en 1961 lors de la construction du mur par la RDA ; il s’efforça d’établir un dialogue avec Berlin-Est et avec l’aide d’Egon Bahr, il proposa dès 1963 le principe du changement par le rapprochement (Wandel durch Annäherung). Brandt fut élu chancelier de la RFA en 1969 et la coalition sociale-libérale qu’il dirigeait remplaça la doctrine Hallstein par l’ouverture à l’Est, la détente et le principe du changement par le commerce (Wandel durch Handel). Sa politique d’ouverture à l’Est (Ostpolitik) permit notamment la signature du Traité de Moscou en 1970, la reconnaissance mutuelle des deux États allemands en 1972 et d’autres traités entre la RFA et des pays de l’Est.

Cette mise en contexte permet de comprendre une idée fondamentale de la politique étrangère de la RFA depuis 1969 : le rapprochement et le commerce, bien plus que la confrontation et l’isolement, peuvent contribuer à l’établissement de relations pacifiques et fructueuses avec des pays qui ne partagent pas les vues de la RFA au sujet de la démocratie libérale, des droits humains et de l’économie de marché.

En gardant cette idée en tête, faisons un saut de quelques décennies pour arriver à la fin des années 1990, donc après la chute du mur de Berlin (1989), la réunification de l’Allemagne (1990) et le démantèlement de l’URSS (1991).

Après le départ de Boris Eltsine et son remplacement à la présidence de la Russie par Vladimir Poutine en 1999, la RFA s’inspire encore du principe du changement par le commerce. Le projet de gazoduc Nord Stream, destiné à relier la Russie à l’Allemagne en contournant l’Ukraine par la mer Baltique, est officiellement lancé en 2005, en présence de Poutine et du chancelier social-démocrate Gerhard Schröder. Schröder est défait deux semaines plus tard lors de l’élection de septembre ; il se retire de la vie politique et travaille ensuite pour Gazprom et d’autres entreprises russes impliquées dans l’exportation d’énergies fossiles, tout en affichant un soutien indéfectible à son grand ami le président Poutine, même après l’invasion de l’Ukraine (le parti de Schröder, la SPD, vient tout juste de subir un échec devant les tribunaux dans sa tentative d’expulser Schröder de ses rangs). Nord Stream 1 est mis en fonction en 2012. Angela Merkel, chancelière de la RFA depuis 2005, approuve le projet, ainsi que la préparation de Nord Stream 2 malgré les critiques dirigées contre Poutine en raison de son gouvernement de plus en plus autoritaire (répression contre les opposants, contrôle des médias, etc.), de l’intervention militaire en Géorgie et du soutien aux provinces pro-russes en 2008, de la guerre du Donbass et finalement de l’annexion de la Crimée en 2014.

Jusqu’à la veille de l’invasion de l’Ukraine, Angela Merkel (parti conservateur), Olaf Scholz (social-démocrate) et le parti libéral (FDP) ont soutenu le projet Nord Stream 2, contrairement aux écologistes qui s’y opposaient. La coalition tricolore (socio-démocrates, écologistes et libéraux) formée en 2021 a choisi de faire l’impasse sur ce désaccord : dans le « contrat de coalition » signé par les trois partis, on ne trouve aucune mention de Nord Stream 2. L’argument central invoqué par ses défenseurs se résumait ainsi : il s’agit d’un projet strictement économique, qui n’implique aucun arrière-plan politique ; c’est pourquoi l’Allemagne peut légitimement faire du commerce avec la Russie en dépit de tout ce que l’on reproche au président Poutine, lequel n’aura d’ailleurs aucune tentation belliciste au moment d’augmenter ses exportations de gaz en Allemagne. On voit que l’argument reposait sur le principe du changement par le commerce.

L’arrivée des troupes russes en Ukraine le 24 février 2022 a ébranlé cette conviction. Elle a possiblement mis fin au consensus qui régnait en Allemagne depuis plus de trente ans, selon lequel la diplomatie et de solides relations commerciales avec la Russie postsoviétique constituent des garanties de paix. Le 27 février 2022, le chancelier Scholz prononça devant le parlement (Bundestag) un discours devenu célèbre où il affirma que cette invasion constitue un « changement d’époque » (Zeitenwende) dans l’histoire du continent européen. Quelques jours plus tard, Annalena Baerbock (Affaires étrangères) déclare dans le même sens : « Si le monde change, notre politique aussi doit changer. »

Le chancelier Scholz a suspendu l’autorisation du gazoduc Nord Stream le 22 février 2022 et ce dernier n’a finalement pas été mis en service depuis lors. L’Allemagne a dû faire depuis un an des efforts considérables pour trouver d’autres sources d’énergie.

La politique de la défense

L’invasion russe a provoqué des débats importants au sujet de la politique de la défense. À la fin de janvier 2023, l’Allemagne annonçait l’envoi de chars de combat Leopard 2 à l’Ukraine. Pour bien mesurer l’ampleur du chemin parcouru depuis un an, rappelons que quatre jours après l’invasion, la ministre de la Défense, Christine Lambrecht, annonçait l’envoi de 5 000 casques à l’armée ukrainienne et présentait cette décision comme un « signal très clair » du fait que l’Allemagne se tenait aux côtés de l’Ukraine… Depuis lors, Mme Lambrecht a été remplacée par Boris Pistorius et le soutien militaire de Berlin n’a cessé d’augmenter, incluant notamment l’envoi d’armes anti-char et de missiles sol-air, en plus d’une escalade des sanctions contre la Russie. Le chancelier Scholz annonçait le 27 février 2022 l’ajout d’un fonds spécial de 100 milliards d’euros pour moderniser l’armée (Bundeswehr) ; le parlement a approuvé cette décision le 3 juin. Scholz a aussi annoncé que le budget des dépenses militaires dépasserait pour la première fois la cible de 2% du PIB que se sont fixée les membres de l’OTAN. On constate toutefois qu’après un an, aucune de ces deux promesses n’a été tenue ; 0,6% du fonds spécial ont été dépensés et les dépenses militaires atteindraient cette année 1,35% du PIB.

Pour comprendre l’ampleur du changement subi par la politique allemande de la défense, il faut rappeler que la RFA, à la suite de la Seconde guerre mondiale, se considérait dans l’obligation morale de ne pas intervenir militairement dans les pays étrangers et de ne pas livrer d’armes aux pays en guerre. Une première exception à ce principe avait été faite en 1999 lors de la guerre du Kosovo pour des raisons humanitaires (soulignons toutefois que des controverses subsistent encore à ce jour concernant le rôle véritable de l’Allemagne dans ce conflit et dans quelques autres).

Ce n’est donc pas un hasard si les décisions successives du gouvernement de la RFA, permettant une augmentation graduelle du soutien militaire à l’Ukraine depuis février 2022, furent considérées par plusieurs – notamment par le président Volodymyr Zelensky – comme étant chaque fois tardives, hésitantes et insuffisantes. Briser le tabou du pacifisme en Allemagne n’est pas une tâche facile.

Pour donner un exemple de la complexité de ce débat, soulignons que les deux partis situés aux extrêmes de l’éventail politique – La Gauche (Die Linke) et l’Alternative pour l’Allemagne (AFD) à droite – s’entendent pour condamner l’envoi des armes en Ukraine. Leurs raisons sont différentes, cela va de soi, mais il faut tout de même noter le fait qu’ils s’entendent sur quelque chose… car on peinerait à en trouver d’autres exemples. On a aussi remarqué en France une indéniable complaisance à l’égard du régime de Poutine de la part de la France insoumise et du Rassemblement national, ce dernier ayant toutefois nuancé sa position au cours des derniers jours.

Le pacifisme est très fort en Allemagne. Les Verts ont dû renoncer à leur politique traditionnelle pour approuver l’envoi des armes en Ukraine. Il faut toutefois reconnaître une exception : Robert Habeck, au moment où il était coprésident du parti avec Mme Baerbock, s’est prononcé en faveur de cette idée en invoquant la nécessité pour l’Ukraine d’assurer sa défense, dès le mois de mai 2021 ! Les socio-démocrates, eux aussi, ont beaucoup hésité avant de s’y résoudre. En général, la gauche cultive une certaine méfiance à l’égard des États-Unis (allant dans certains cas jusqu’à l’anti-américanisme), ainsi qu’un attachement indéfectible à ses convictions pacifistes. Alice Schwarzer et Sahra Wagenknecht, deux représentantes de la gauche radicale, ont publié le 10 février dernier un « Manifeste pour la paix », une pétition qu’auraient maintenant signée plus de 700 000 personnes, et organisé le 25 février une manifestation à Berlin, réunissant plus de 10 000 personnes : elles réclament la fin du soutien militaire à l’Ukraine et le début de négociations pour parvenir à une fin pacifique du conflit. Leurs arguments rejoignent une partie importante de la population, pendant qu’une autre partie leur reproche leur naïveté et leur complaisance envers le régime de Poutine. Le philosophe Jürgen Habermas, pour sa part, a lancé un appel à la négociation et exprimé ses inquiétudes à l’égard d’une escalade militaire du conflit. 

*

Dans ce qu’il est convenu d’appeler son « discours de la Zeitenwende » le 27 février 2022, le chancelier Olaf Scholz disait, en parlant de l’invasion russe de l’Ukraine : « Le monde d’après n’est plus le même que le monde d’avant. » Hier (le 2 mars 2023), Scholz déclarait devant le Bundestag : « On ne peut pas négocier avec un pistolet sur la tempe – sauf à propos de sa propre soumission. » La politique étrangère de l’Allemagne maintient donc l’envoi des armes en Ukraine et refuse de s’en remettre uniquement aux « négociations » réclamées par les pacifistes opposés à la poursuite de la guerre. L’avenir dira si l’OTAN consentira à fournir des avions de combat, comme le demande le président Zelensky. Les opposants à ces changements majeurs de la politique étrangère de l’Allemagne ont-ils raison de réclamer la fin du soutien militaire à l’Ukraine et une solution négociée à la guerre ? Nous le saurons peut-être au cours de l’année qui vient.

Pour l’instant, mentionnons qu’un sondage de l’opinion publique allemande publié le 2 mars 2023 par l’institut Infratest Dimap révèle que 63% des personnes interrogées approuvent le soutien militaire à l’Ukraine : 47% estiment qu’il est adéquat (angemessen), 16% pensent qu’il ne va pas assez loin (nicht weit genug) et 31% pensent qu’il va trop loin (zu weit). Par ailleurs, 53% pensent que les efforts diplomatiques pour mettre fin à la guerre ne vont pas assez loin. On peut consulter ces résultats et plusieurs autres sur le site de l’institut : https://www.infratest-dimap.de/umfragen-analysen/bundesweit/ard-deutschlandtrend/2023/maerz/.

© Denis Dumas, 2023

Un nouveau gouvernement fédéral en Allemagne

Denis Dumas

30 décembre 2021

allemagneactuelle.ca

Un nouveau gouvernement est entré en fonction en République fédérale d’Allemagne le 8 décembre 2021. Jetons un coup d’œil sur les dernières élections législatives, la formation d’une nouvelle coalition, le Conseil des ministres et les premières tâches qui attendent ce gouvernement.

1. L’élection législative du 25 septembre 2021

Il s’agissait d’élire les députés au parlement fédéral (Bundestag). Le gouvernement sortant était formé d’une coalition réunissant les conservateurs de l’Union (CDU et CSU) et les sociaux-démocrates (SPD), sous la direction de la chancelière Angela Merkel (CDU). Rappelons quelques-uns des faits saillants de cette élection (on peut consulter à ce sujet le site « www.bundeswahlleiter.de », qui offre aussi une version en anglais, pour voir les résultats détaillés).

L’échec cuisant des conservateurs

Un an avant l’élection, les conservateurs semblaient se diriger vers une victoire assurée, récoltant plus de 35% des intentions de vote alors qu’ils avaient obtenu 32,9% des votes en 2017. Plusieurs facteurs expliquent la déroute des conservateurs : le départ de Mme Merkel, la mauvaise campagne du candidat à la chancellerie Armin Laschet (CDU), lui-même contesté ouvertement par Markus Söder (CSU) après leur « entente » sur sa candidature et finalement, la faiblesse du programme des conservateurs. Leur politique environnementale, notamment, a semblé peu crédible, M. Laschet ayant beaucoup invoqué la puissance de l’« innovation » (à laquelle personne ne s’oppose, mais c’est un mot codé pour faire référence aux entreprises privées et au libre marché) pour contrer les changements climatiques. – Les conservateurs ont obtenu 24,1% des votes, soit le pire résultat de leur histoire depuis 1949.

L’échec relatif des écologistes

À la fin du mois d’avril 2021, les écologistes (Alliance 90/Les Verts) dominaient les sondages avec 26% des intentions de vote et ils envisageaient sérieusement de voir Annalena Baerbock devenir la prochaine chancelière. – Un mauvais début de campagne de la candidate vedette a fait irrémédiablement plonger son parti vers un résultat final de 14,8% des votes.

La victoire surprise des sociaux-démocrates

Les sociaux-démocrates (SPD) sortaient en mauvais état d’une coalition dont ils n’avaient pas vraiment voulu avec Mme Merkel depuis 2017 et leur candidat vedette, Olaf Scholz, avait échoué en 2019 à se faire élire à la présidence de son propre parti, lequel avait montré des signes de division au cours des dernières années entre l’aile gauche et l’aile plus pragmatique, à laquelle appartient M. Scholz. En février 2021, le SPD obtenait 15% des intentions de vote et semblait se diriger vers quatre années dans l’opposition. Une bonne campagne du candidat Scholz (à tout le moins sans faux pas), appuyée sur une cohésion remarquable soudainement démontrée par son parti, ont pu renverser cette tendance. M. Scholz, très peu expressif d’un style fort réservé, s’est même permis quelques bonnes blagues pendant la campagne, au sujet de sa capacité à succéder à Angela Merkel : il s’est fait photographier en imitant avec ses mains le « triangle de Merkel » (die Merkel-Raute, la marque de commerce visuelle de cette dernière) et en publiant une affiche électorale montrant sa photo et le texte : « Il peut être chancelière ». – Les sociaux-démocrates ont obtenu 25,7% des votes, terminant en première place aux législatives de septembre.

La performance des autres partis

Les libéraux (FDP) avaient réussi un retour au parlement fédéral en 2017 en obtenant 8,7% des votes, après en avoir été exclus à l’élection de 2013 avec un résultat inférieur à 5%. – Ils sont parvenus à améliorer leur position en obtenant 11,5% des votes.

La Gauche (Die Linke)

Après une bonne performance de 9,2% en 2017, ce parti a subi une importante défaite, ne récoltant que 4,9% des votes. Seule la victoire directe de deux candidats dans leurs circonscriptions (c’est ce que l’on appelle la « première voix ») lui permet d’être officiellement représenté au Bundestag en dépit du fait qu’il n’a pas atteint la « barrière » des 5%. Les divisions internes entre les groupes radicaux et plus modérés vont probablement occuper ce parti d’ici les prochaines élections.

L’Alternative pour l’Allemagne (AfD)

Ce parti d’extrême droite avait réussi son entrée au Bundestag pour la première fois en 2017 avec 12,6% des votes. Lui aussi déchiré par une guerre féroce entre une faction plus radicale, proche du néonazisme, et une faction plus « modérée » (dans ce contexte extrémiste), l’AfD a perdu du terrain en obtenant 10,3% des votes. Elle sera, elle aussi, occupée à définir sa propre identité au cours des prochaines années.

2. La nouvelle coalition

Pendant la soirée du 25 septembre, des résultats assez fiables confirmaient la victoire des sociaux-démocrates (25,7%), suivis par les conservateurs (24,1%), les écologistes (14,8%) et les libéraux (11,5%). On s’est rapidement rendu compte que seuls deux scénarios réalistes permettraient la formation d’un gouvernement majoritaire : la coalition « jamaïcaine » (le noir pour les conservateurs, le jaune pour les libéraux et le vert pour les écologistes), dirigée par le conservateur Armin Laschet, ou la coalition « feu tricolore » (le rouge pour les sociaux-démocrates, le vert pour les écologistes et le jaune pour les libéraux) dirigée par le social-démocrate Olaf Scholz. – On utilise ainsi en Allemagne les couleurs associées aux partis pour désigner les coalitions.

M. Laschet, en dépit de la seconde place où se trouvaient les conservateurs, se prétendait tout de même capable de diriger le prochain gouvernement. Notons qu’en République fédérale d’Allemagne, le chancelier ou la chancelière est élue.e non pas par le vote populaire le jour de l’élection, mais bien par les députés du Bundestag, une fois qu’il est constitué. Il est donc techniquement possible qu’un gouvernement de coalition soit dirigé par le parti ayant terminé en deuxième position, comme ce fut le cas lors de l’élection des chanceliers Willy Brandt (SPD) en 1969 et Helmut Schmidt (SPD) en 1976 et en 1980. En 2005, Gerhard Schröder (SPD) avait tenté sans succès de rester au pouvoir face à Angela Merkel dont le parti avait terminé en première place.

Étrangement, la balance du pouvoir était donc détenue par les écologistes et les libéraux qui occupaient les troisième et quatrième positions. Ensemble, ils pouvaient choisir 1) de s’allier aux conservateurs de M. Laschet dans une coalition « jamaïcaine » ou 2) de s’allier aux sociaux-démocrates de M. Scholz dans une coalition « feu tricolore » (on traduit ainsi l’allemand Ampelkoalition, littéralement la coalition « feu de circulation », rouge-vert-jaune). Aucun de ces deux modèles n’avait existé jusque-là au niveau fédéral. Des coalitions « feu tricolore » avaient toutefois gouverné dans quelques parlements régionaux, ainsi qu’au niveau de certaines communes. Les écologistes et les libéraux pouvaient ainsi choisir entre les deux modèles de coalition possibles et désigner le prochain chancelier. À condition, toutefois, de s’entendre… Ce qui n’allait pas de soi, vu les orientations opposées des écologistes (favorisant les mesures environnementales fortes et un État interventionniste) et des libéraux (favorisant l’économie de marché, les libertés individuelles et un État plus discret). Il n’a fallu que peu de temps à ces deux partis pour décider de saisir leur chance de participer au prochain gouvernement. Ils ont rapidement opté pour une alliance avec les sociaux-démocrates, beaucoup plus crédibles à leurs yeux que les conservateurs de M. Laschet. Les négociations devant mener à un « contrat de coalition » furent menées avec célérité et discipline, afin d’éviter la débâcle dans laquelle s’étaient achevés les pourparlers entre les conservateurs, les écologistes et les libéraux qui avaient tenté de former une coalition jamaïcaine à la suite de l’élection de 2017. Les partis social-démocrate, écologiste et libéral se sont entendus le 24 novembre 2021, publiant un document intitulé Oser plus de progrès. Une alliance pour la liberté, la justice et la durabilité (on y voit une référence à Willy Brandt qui voulait « oser plus de démocratie » à son arrivée à la chancellerie en octobre 1969) et ils ont élu au Bundestag Olaf Scholz au poste de chancelier, le 8 décembre.

3. Le Conseil des ministres

Chez les écologistes, une entente préalable avait été conclue au printemps entre les deux dirigeants du parti, Robert Habeck et Annalena Baerbock, pour que cette dernière soit la candidate du parti à la chancellerie; par contre, M. Habeck se réservait le poste de vice-chancelier si le parti devait terminer la course en deuxième place et participer à une coalition dirigée par un autre parti. M. Habeck est donc devenu vice-chancelier, en plus d’hériter du ministère de l’Économie et de la Protection du climat. Mme Bearbock est maintenant ministre des Affaires étrangères, comme l’était l’écologiste Joschka Fischer dans le gouvernement dirigé par Gerhard Schröder de 1998 à 2003.

Mis à part le poste de chancelier, le gouvernement est composé de 16 ministères, 7 d’entre eux allant aux sociaux-démocrates, 5 aux écologistes et 4 aux libéraux. Le ministère des Finances, sans surprise, est attribué au chef libéral Christian Lindner qui souhaite faire en sorte que le gouvernement respecte une discipline budgétaire stricte. Les écologistes ont confié le ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation à Cem Özdemir, associé à l’aile « réaliste » du parti, éloignant ainsi l’ancien chef du groupe parlementaire Anton Hofreiter, associé à l’aile plus « fondamentaliste »; la cohésion manifestée par le parti Alliance 90 / Les Verts depuis l’élection de Mme Baerbock et de M. Habeck à la présidence sera ainsi soumise à un premier test. Les sociaux-démocrates ont causé une certaine surprise en confiant le ministère de la Santé à Karl Lauterbach, pourtant médecin et fin connaisseur du système de santé mais parfois enclin à défendre des positions personnelles différentes de celles de son parti, comme cela lui est arrivé lors des nombreux débats télévisés auxquels il a participé depuis le début de la pandémie de COVID-19.

4. Les premières tâches qui attendent ce gouvernement

Lors de sa première déclaration gouvernementale au Bundestag, le 15 décembre 2021, le chancelier Scholz n’a surpris personne en annonçant que son gouvernement devait d’abord s’attaquer à la pandémie de COVID-19. Et c’était avant que le variant Omicron connaisse une propagation fulgurante… Les problèmes rencontrés lors du programme de vaccination, la réaction de l’État aux manifestations souvent violentes de la part des opposants au vaccin, ainsi que les débordements dont souffre le système de santé, comptent parmi les problèmes les plus pressants auxquels le gouvernement fait face. La question d’une possible vaccination obligatoire occupe une place importante dans les débats publics depuis quelques jours.

La lutte aux changements climatiques occupera elle aussi une place très importante et il faudra voir si M. Scholz saura concilier les vues de ses partenaires écologistes et libéraux, ce dont plusieurs doutent fortement. Son gouvernement vise la neutralité climatique pour 2045, alors que les derniers réacteurs nucléaires seront mis hors service en 2022. Lors de sa première déclaration gouvernementale, M. Scholz n’annonçait rien de moins que « la plus grande transformation de notre industrie et de notre économie depuis au moins 100 ans ». Dans leur contrat de coalition, les trois partis veulent compléter la sortie de l’énergie produite par le charbon « idéalement » en 2030 – une tâche colossale. Le ministre Robert Habeck jouera un rôle de premier plan dans la mise en œuvre des politiques environnementales du gouvernement.

Au plan de la politique intérieure, le gouvernement projette d’augmenter progressivement le salaire minimun de 9,60 € à 12 € de l’heure. L’accélération du virage numérique, l’amélioration de l’aide financière aux étudiants et de l’intégration des immigrants, de même que la construction de nouveaux appartements pour atténuer la grave crise du logement qui prévaut actuellement dans le pays (notamment à Berlin), font partie des priorités du gouvernement.

La politique étrangère du gouvernement, qui sera pilotée par la ministre Annalena Baerbock, devra faire face à plusieurs problèmes graves. Le gazoduc Nord Stream 2, qui doit permettre à la Russie d’exporter du gaz vers l’Allemagne via la mer Baltique, est prêt à entrer en fonction. Le nouveau gouvernement de M. Scholz fait planer sur Vladimir Poutine la menace de retarder, voire d’annuler la mise en fonction de ce gazoduc si la Russie devait envahir l’Ukraine. Les relations avec la Chine ne sont pas plus faciles à gérer pour l’Allemagne, elle qui conteste la situation des droits humains dans ce pays, ainsi que l’application extrêmement répressive de la loi sur la sécurité nationale à Hong Kong, tout cela à l’approche des Jeux olympiques d’hiver de 2022 à Pékin (Mme Baerbock vient tout juste d’annoncer qu’elle ne s’y rendra pas pour représenter l’Allemagne). La politique de l’Allemagne face à l’Union européenne occupera elle aussi une place importante : selon le résultat de l’élection présidentielle en France au printemps 2022, il faudra voir comment le « couple franco-allemand » (d’ailleurs, l’expression équivalente n’existe pas en allemand…) affrontera les dérives de certains partenaires comme la Hongrie et la Pologne à l’égard des principes de l’État de droit en Europe. De plus, l’Allemagne devra respecter son engagement et appuyer adéquatement le projet « Fit for 55 » de la présidente de l’UE Ursula von der Leyen, qui vise à réduire les émissions de gaz à effet de serre de 55% d’ici 2030.

*

Il y aurait évidemment bien plus à dire sur l’arrivée au pouvoir du nouveau gouvernement en République fédérale d’Allemagne. En plus des questions que nous venons d’explorer très brièvement ici, mentionnons les prochaines échéances électorales de 2022 dans les États régionaux de la Sarre (27 mars), de Schleswig-Holstein (8 mai), de Rhénanie-du-Nord Westphalie (15 mai) et de Basse-Saxe (automne), en plus de l’élection du président de la république par le Bundestag et des représentants des États régionaux, le 13 février.

Un colloque sur l’Allemagne et l’Europe après Angela Merkel

Le 1er novembre 2021

Denis Dumas

allemagneactuelle.ca

Le Centre Marc Bloch de Berlin et le Centre canadien d’études allemandes et européennes de Montréal organisent conjointement le colloque « L’Allemagne et l’Europe après Merkel : défis et perspectives », les 4 et 5 novembre 2021. Le colloque se déroulera en français et une traduction simultanée sera offerte aux participant.e.s qui s’exprimeront en allemand. On peut s’y inscrire gratuitement sur Eventbrite pour assister en ligne à toutes les séances, en allant à l’adresse suivante:

https://www.eventbrite.ca/e/billets-colloque-lallemagne-et-leurope-apres-merkel-4-et-5-novembre-2021-192472830417?aff=ebdssbonlinesearch

Sur cette page, il suffit de cliquer sur « Sélectionner une date » pour s’inscire.

© Denis Dumas, 2021

Une table ronde sur les élections du Bundestag

Le 20 septembre 2021

Denis Dumas

allemagneactuelle.ca

Le 26 septembre 2021 auront lieu les élections législatives au Bundestag de la République fédérale d’Allemagne. Le Centre canadien d’études allemandes et européennes (CCÉAE) et le Centre Marc Bloch (CMB) organisent conjointement une table ronde dès le lendemain des élections, soit le 27 septembre, de 11h à 12h45. Cette table ronde se tiendra en ligne et elle aura lieu en français. On peut y assister gratuitement en faisant parvenir un courriel à anmeldung@cmb.hu-berlin.de, afin de recevoir le lien sur Zoom. Bienvenue à toutes les personnes intéressées!

© Denis Dumas, 2021

À l’approche des élections du Bundestag en septembre 2021

Denis Dumas

24 août 2021

Allemagneactuelle.ca

Le 26 septembre 2021 se tiendront les élections du vingtième Bundestag, c’est-à-dire de la chambre basse qui détient le pouvoir législatif de la République fédérale d’Allemagne, avec le Conseil fédéral (Bundesrat). La Loi fondamentale du pays prescrit des élections à date (presque) fixe tous les quatre ans, soit entre les 46e et 48e mois suivant la constitution du Bundestag précédent. Des élections anticipées sont toutefois possibles si le parlement est dissous par le président du pays, comme ce fut le cas en 2005, alors que le chancelier Gerhard Schröder ne termina pas son mandat à la suite des élections de 2002. Les élections fonctionnent selon un système assez complexe où chaque électeur vote deux fois : sa première voix choisit un.e candidat.e dans sa circonscription et sa deuxième voix choisit l’un des partis politiques, ces derniers ayant soumis leur liste de candidat.e.s à élire selon la proportion des deuxièmes voix reçues. Une combinaison de ces deux voix déterminera le nombre (variable) de députés élus au Bundestag; il y en avait 709 après les élections de 2017.

Ces prochaines élections législatives seront d’une grande importance et particulièrement intéressantes. En premier lieu, elles marqueront la fin de l’ère Angela Merkel. En second lieu, tous les partis qui ont de véritables chances de participer à une coalition gouvernementale sont menés par de nouveaux « chefs de file », à l’exception des libéraux de Christian Lindner. Troisièmement, la vie politique allemande a été marquée par de nombreux événements inhabituels au cours des derniers mois. Quatrièmement et pour toutes ces raisons, le résultat de ces élections est fort imprévisible à ce jour. Examinons la situation au moment où s’amorce la véritable campagne électorale, cinq semaines avant les élections.

Après Angela Merkel

Députée au Bundestag depuis 1990, présidente du parti chrétien-démocrate CDU de 2000 à 2018 et chancelière depuis 2005, Mme Merkel annonçait en décembre 2018 qu’elle ne sera pas candidate aux prochaines élections. Elle est la première dirigeante sortante, dans l’histoire de la RFA, à ne pas poser sa candidature à la chancellerie au terme d’un mandat complet de quatre ans. Parmi les faits marquants de ses quatre mandats comme chancelière, on retiendra notamment son engagement pour la construction de l’Union européenne, sa décision de mettre fin à la production d’énergie nucléaire après la catastrophe de Fukushima, sa position de force dans les négociations concernant la dette de la Grèce, sa décision d’accueillir environ un million de réfugiés en 2015 et sa gestion de la COVID-19.

Le gouvernement qu’elle dirige depuis les quatre dernières années est constitué par une « grande coalition » entre les conservateurs et les sociaux-démocrates. Après les élections de septembre 2017, les négociations menant à la formation de cette coalition prirent la forme d’un interminable psychodrame, les partis ne parvenant à s’entendre qu’en mars 2018. Ce sont en premier lieu les représentants des conservateurs, mais également les sociaux-démocrates ayant gouverné avec elle, qui devront à la fois assumer son héritage et convaincre l’électorat de leur capacité à renouveler la politique du pays.

Les chefs de file des partis

Tous les partis désignent un ou deux « chefs de file » (Spitzenkandidat) pour mener la campagne électorale. Les partis qui ont une chance réelle de gouverner le pays n’en choisissent qu’un seul et cette personne se présente comme candidat.e à la chancellerie (Kanzlerkandidat).

Les conservateurs, c’est-à-dire les chrétiens démocrates (CDU) représentés partout sauf en Bavière et les chrétiens-sociaux (CSU) représentés seulement en Bavière, forment ensemble l’Union (die Union). Ils ont choisi Armin Laschet (60 ans), ministre-président de la Rhénanie-du-Nord-Westphalie et président de la CDU depuis janvier 2021, comme candidat à la chancellerie. M. Laschet s’est imposé au terme d’un affrontement très dur avec Markus Söder, président de la CSU et ministre-président de la Bavière, qui avait lui aussi l’ambition de succéder à Mme Merkel comme chancelier de la RFA. M. Söder ne semble pas avoir pleinement accepté le choix de M. Laschet comme candidat des conservateurs à la chancellerie en avril 2021; depuis lors et malgré ses déclarations officielles, il ne ménage pas ses efforts pour s’afficher comme un politicien plus efficace que son rival, par exemple dans la gestion de la pandémie de COVID-19. Cette lutte interne chez les conservateurs n’aide pas M. Laschet à mener une campagne électorale convaincante. Déjà en position de faiblesse, il a commis en juillet 2021 une bourde qui a laissé des traces : au moment où le président Steinmeier s’exprimait sur un ton grave pour apporter son soutien aux populations touchées par de terribles inondations, on voyait en arrière-plan M. Laschet éclatant de rire et badinant avec des collègues. Au moment d’écrire ces lignes, M. Laschet est fortement critiqué à la lumière de certains sondages accordant moins de 24% des intentions de vote à l’Union (je tire tous les résultats mentionnés ici du site http://www.bundestagswahl-2021.de/umfragen). Seulement 16% des électeurs lui accorderaient la première place parmi les candidats à la chancellerie. Des voix commencent à s’élever dans son propre parti pour exiger de sa part une campagne plus énergique (et non pas « dans un wagon-lit », comme l’a dit M. Söder), voire une démission comme candidat d’ici deux semaines si la situation ne s’améliore pas.

Les écologistes (Alliance 90/Les Verts) ont élu en 2018 un duo à la présidence du parti : Robert Habeck et Annalena Baerbock (40 ans). Les sondages commencèrent ensuite à suggérer que le parti aurait, pour la première fois de son histoire, des chances de remporter les prochaines élections. Il fallait donc désigner la personne qui serait candidate à la chancellerie. M. Habeck et Mme Baerbock, aspirant tous deux à cette fonction, ont pris ensemble, en avril 2021, la décision qui favorisa cette dernière. L’entrée en scène de Mme Baerbock comme Kanzlerkandidatin permettait tous les espoirs, mais sa crédibilité et sa cote de popularité ont rapidement chuté après quelques faux pas : un curriculum vitae qui embellissait son parcours réel et qu’elle a dû corriger, la déclaration tardive de revenus externes dont elle aurait dû faire part au Bundestag en tant que députée et finalement, les passages plagiés dans son livre Jetzt. Wie wir unser Land erneuern, écrit à la hâte et paru en juin 2021. Mme Baerbock a l’ambition de devenir la première représentante des écologistes à diriger la RFA. Pour y parvenir, elle devra rétablir sa crédibilité et celle de son programme auprès de l’électorat, son parti se situant actuellement au troisième rang avec 17,9% des intentions de vote et sa propre candidature à titre de chancelière recueillant seulement 12%, en troisième place. La question des coalitions possibles impliquant le parti écologiste pourrait jouer un rôle de premier plan au cours des semaines précédant les élections.

Les sociaux-démocrates (SPD) ont entrepris la campagne électorale sous de fâcheux auspices. Les résultats catastrophiques du parti aux élections de 2017 (20,5%) sous la direction de Martin Schulz furent suivis de la courte présidence d’Andrea Nahles en 2018-2019, sa démission laissant ensuite la place à une course à la chefferie remportée par Norbert Walter-Borjans et Saskia Esken aux dépens d’Olaf Scholz, le duo Walter-Borjans et Esken décidant ensuite de nommer ce même Olaf Scholz (63 ans) comme candidat à la chancellerie pour les élections de 2021. Le parti SPD avait accepté à contrecœur de former une grande coalition avec les conservateurs de Mme Merkel après les dernières élections. M. Scholz y a occupé les postes de ministre des Finances et vice-chancelier. Son parti recueille actuellement 20,9% des intentions de vote, en deuxième place derrière les conservateurs de M. Laschet. M. Scholz obtient toutefois 41% des intentions de vote à titre de candidat à la chancellerie, devant M. Laschet (16%) et Mme Baerbock (12%). C’est l’une des surprises de la campagne électorale actuelle. Il faudra voir si M. Scholz saura profiter de cette remontée, qu’il doit en partie aux mauvaises performances de ses deux principaux adversaires. Depuis le début de la campagne électorale, il a su éviter les erreurs, projetant l’image d’un politicien centriste, fiable et apte à diriger le prochain gouvernement.

Les libéraux (FDP) ont obtenu 10,7% des voix en 2017, ce qui leur a permis de revenir au Bundestag après en avoir été exclus aux élections de 2013, alors que leur résultat anémique de 4,8% des votes ne leur permit pas de franchir la barre des 5% requise pour y être représentés. Leur décision de mettre fin aux négociations menant à une possible coalition avec les conservateurs et les écologistes après quatre semaines, en 2017, a entaché leur crédibilité. Leur président Lindner disait alors : « Il vaut mieux ne pas gouverner que mal gouverner ». Christian Lindner (42 ans) est à nouveau le président et le chef de file des libéraux pour l’élection de 2021. Son parti recueille actuellement 12,2% des intentions de vote. Il pourrait faire partie d’une coalition formant le prochain gouvernement, son allié naturel étant le parti des conservateurs. D’ailleurs, Armin Laschet gouverne présentement le Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie en compagnie des libéraux.

Le parti La Gauche (Die Linke) s’engage dans la campagne électorale sous la direction de Janine Wissler (40 ans), coprésidente du parti et associée à son aile radicale, et Dietmar Bartsch (63 ans), plus modéré dans les paramètres de ce parti. Les intentions de vote à son endroit se situent présentement à 6,9%. La Gauche pourrait faire partie d’une coalition avec les sociaux-démocrates et les écologistes, si les résultats des élections le permettent. L’expérience a été tentée dans quelques États régionaux au cours des dernières années.

L’Alternative pour l’Allemagne (AfD), qui représente l’extrême droite, a obtenu 12,6% des votes aux élections de 2017 et elle récolte présentement 11% des intentions de vote. Tous les autres partis affirment catégoriquement qu’ils ne participeront jamais à une coalition avec l’AfD. Ce parti est déchiré par une lutte interne opposant les « modérés » (ce qui est un euphémisme pour ce parti) et les radicaux, proches du néonazisme. L’expérience dramatique menant à l’élection du libéral Thomas Kemmerich à titre de ministre-président dans le Land de Thuringe en 2020, avec l’appui des conservateurs et de l’AfD, a montré que l’AfD peut rendre la vie très difficile à ses adversaires dans certaines circonstances. Alice Weidel (42 ans) et Tino Chrupalla (46 ans) sont les chefs de file du parti pour la campagne de 2021.

Des événements inhabituels s’invitent dans la campagne électorale

Toute campagne électorale comporte son lot de surprises, mais celle-ci a été marquée jusqu’à maintenant par deux événements majeurs que personne n’aurait pu prévoir.

De graves inondations se sont produites à la mi-juillet 2021 dans les Länder de la Rhénanie-Palatinat et de la Rhénanie-du-Nord-Westphalie, causant près de 200 morts et des dégâts considérables. On a mentionné plus haut les rires d’Armin Laschet, qui ont laissé un goût amer à la suite de ce drame. Plusieurs voient un lien direct entre les catastrophes naturelles qui semblent se multiplier et les changements climatiques, ce qui pourrait faire en sorte que les questions environnementales reviennent au premier plan d’ici la fin de la campagne. Mme Baerbock et les Verts pourraient en tirer profit, se présentant comme le seul parti dont le programme est véritablement centré sur ces problèmes.

La prise du pouvoir par les talibans en Afghanistan, en août 2021, s’est effectuée à une vitesse que les puissances occidentales présentes sur place n’avaient nullement soupçonnée. Au moment d’écrire ces lignes, la situation est chaotique à Kaboul : les pays de l’OTAN tentent d’évacuer leurs ressortissants, ainsi que les Afghans qui ont coopéré avec eux, mais tout se fait dans des conditions extrêmement difficiles. Cette situation occupe une place centrale dans la campagne électorale actuelle en Allemagne. Les partis d’opposition reprochent au gouvernement sa gestion négligente de la situation; on questionne notamment le travail du ministre des Affaires étrangères Heiko Maas (social-démocrate) et de la ministre de la Défense Annegret Kramp-Karrenbauer (conservatrice), ainsi que le travail du Service fédéral de renseignement (Bundesnachrichtendienst). S’il existe un solide consensus quant à l’obligation pour l’Allemagne d’accueillir les Afghans qui ont collaboré avec elle depuis 2001, la question se pose de savoir si le pays devrait aussi accueillir d’autres réfugiés afghans. Le spectre des événements de 2015 se profile à l’horizon, alors que Mme Merkel ouvrait les portes du pays à un million de réfugiés, ce que lui reproche encore aujourd’hui une partie de la population. Cette polémique pourrait favoriser l’extrême droite (AfD), qui a déjà commencé à instrumentaliser la situation pour annoncer une prochaine crise migratoire. Il faudra voir ce que diront les autres partis à ce sujet.

Des résultats imprévisibles

Tous ces éléments font en sorte que le résultat des élections du 26 septembre est imprévisible. On s’attend à ce que l’extrême droite recueille sans peine au moins 5% des votes, ce qui lui garantira d’être représentée au Bundestag et qui pourrait rendre assez complexe la tâche, pour ses adversaires, de former une coalition gouvernementale stable.

Quatre modèles de coalition ont permis de former des gouvernements majoritaires depuis 1949 en RFA : conservateurs et libéraux, conservateurs et sociaux-démocrates, sociaux-démocrates et libéraux, sociaux-démocrates et écologistes. Selon l’état actuel des sondages d’opinion, aucun de ces modèles ne produirait actuellement un gouvernement majoritaire. Il n’est donc pas impossible que le prochain gouvernement soit constitué d’une alliance inédite à ce jour, par exemple entre les conservateurs, les sociaux-démocrates et les écologistes ou, comme on le pensait au printemps, entre les conservateurs et les écologistes. Cette dernière combinaison, à première vue contre-intuitive, a déjà été expérimentée dans les parlements régionaux de Hambourg, de Hesse et de Bade-Wurtemberg.

Les principaux thèmes qui font l’objet de la présente campagne sont à coup sûr la gestion de la pandémie et la sortie de la crise sanitaire (incluant ses implications pour le budget), ainsi que les changements climatiques. Les thèmes plus classiques comme la justice sociale, la situation de l’emploi et le développement économique, y sont tout de même présents. La politique étrangère et l’état de l’Union européenne n’ont pas joué un rôle prépondérant jusqu’à maintenant. Une chose est certaine : l’Allemagne sera dirigée par quelqu’un d’autre qu’Angela Merkel et cette personne, fort probablement Armin Laschet ou Olaf Scholz, devra se mesurer à des tâches considérables.

© Denis Dumas, 2021

Armin Laschet, nouveau président de l’Union chrétienne-démocrate

Denis Dumas

18 janvier 2021

allemagneactuelle.ca

Le 16 janvier 2021, l’Union chrétienne-démocrate d’Allemagne (Christlich Demokratische Union Deutschlands, CDU) a élu Armin Laschet à titre de président, dans le cadre de son 33e congrès qui réunissait, uniquement en ligne, 1 001 délégués (www.cdu-parteitag.de). Au deuxième tour, 53% d’entre eux ont accordé leur vote à M. Laschet contre 47% à Friedrich Merz. Il s’agissait de remplacer Annegret Kramp-Karrenbauer qui a brièvement succédé à Angela Merkel à ce poste. Jetons un coup d’œil sur la signification de ce choix dans le contexte politique actuel, sur l’identité du nouveau chef et de ses concurrents dans la course à la présidence et enfin, sur les tâches difficiles auxquelles il sera confronté.

Un choix crucial pour la CDU

Le parti chrétien-démocrate se trouve présentement à la croisée des chemins. Angela Merkel en fut la présidente de 2000 à décembre 2018. Elle termine actuellement son quatrième mandat à titre de chancelière du pays, poste qu’elle occupe depuis 2005. Le 29 octobre 2018, Mme Merkel annonçait son intention de quitter la présidence du parti et de ne pas se porter candidate à la chancellerie lors des élections de 2021.

Annegret Kramp-Karrenbauer est devenue présidente lors du congrès de décembre 2018, mais elle n’est pas parvenue à établir son autorité au sein du parti. À la suite d’une crise au parlement régional de Thuringe, où le libéral Thomas Kemmerich (FDP) fut élu ministre-président par les députés grâce aux voix de son propre parti, de la CDU et – ce fut la cause du scandale – du groupe parlementaire d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD), Mme Kramp-Karrenbauer annonça sa démission le 10 février 2020. On organisa un congrès spécial, prévu le 25 avril suivant, pour remplacer Mme Kramp-Karrenbauer à la présidence. La crise sanitaire de la COVID-19 força toutefois le report de ce congrès au 4 décembre de la même année et à nouveau, il fut reporté et se déroula du 15 au 16 janvier 2021, en mode virtuel. Les 1 001 délégués ont dû y participer et voter en ligne. Ce vote sera politiquement contraignant pour le choix du président, mais il devra être confirmé par un vote postal, le seul mode conforme à la loi dans le cas où les délégués ne sont pas physiquement présents pour voter lors du congrès. Afin d’éviter toute confusion, seul le candidat élu par le vote en ligne se présentera sur les bulletins du vote postal, dont le résultat doit être annoncé le 22 janvier 2021.

L’enjeu de cette nouvelle présidence de la CDU est considérable. Le parti qui aura gouverné l’Allemagne au cours des seize dernières années saura-t-il se maintenir au pouvoir après les élections de septembre 2021 ? 

Les trois candidats

Pendant la course à la chefferie, les observateurs ont beaucoup insisté sur quelques ressemblances que partagent les candidats et qui les distinguent de Mme Merkel : les trois sont des juristes, de confession catholique, et ils proviennent de l’ancienne République fédérale d’Allemagne, plus précisément de la Rhénanie-du-Nord-Westphalie, la région la plus populeuse du pays.

Norbert Röttgen, 55 ans, avocat, est membre du Bundestag (le parlement fédéral) depuis 1994. Mme Merkel le nomma ministre de l’Environnement au sein de son deuxième cabinet en 2009. En 2010, il devient président du parti dans la région de Rhénanie-du-Nord-Westphalie (son adversaire était Armin Laschet !), puis vice-président de la CDU au niveau fédéral. En 2012, il est le candidat numéro un du parti aux élections régionales de la Rhénanie-du-Nord-Westphalie et subit une cuisante défaite aux mains de la social-démocrate Hannelore Kraft, après avoir mené une mauvaise campagne électorale. Mme Merkel l’expulse ensuite de son cabinet et lui fait perdre son poste de vice-président du parti. Depuis 2014, il est président de la Commission des affaires étrangères du Bundestag et se fait connaître pour ses compétences en politique internationale.

Sans promettre une rupture avec la politique de Mme Merkel, Norbert Röttgen se place en quelque sorte entre les deux autres candidats à cet égard et il a tenté de se définir politiquement par-delà le clivage entre la « gauche » et la droite du parti. Il propose de renouveler le parti, notamment en faisant une place plus grande aux femmes et aux jeunes, ainsi qu’en accentuant le virage numérique. M. Röttgen était perçu comme un candidat marginal au début de la course en janvier 2020, mais il a réussi à s’affirmer comme un véritable concurrent face à MM. Merz et Laschet. Il n’a cependant obtenu que 23% des votes au premier tour de l’élection, terminant la course en troisième place.  

Friedrich Merz, 65 ans, avocat, était considéré comme le favori pendant la course, bien que les sondages aient indiqué des écarts assez faibles entre les trois candidats. M. Merz a été pendant cinq ans député au Parlement européen (1989-1994) et pendant quinze ans député au Bundestag (1994-2009). Il fut président du groupe parlementaire des conservateurs (CDU/CSU) – donc chef de l’opposition – au Bundestag, de 2000 à 2002, succédant à Wolfgang Schäuble. À la suite de la réélection de Gerhard Schröder (SPD) à la chancellerie en 2002 pour un deuxième mandat, avec l’appui des Verts de Joschka Fischer, Mme Merkel, alors présidente de la CDU depuis 2000, décida de remplacer M. Merz au poste de chef de son groupe parlementaire au Bundestag. Friedrich Merz n’a jamais accepté cet affront et on le considère comme un « anti-Merkel » depuis –  au moins – cette époque. Après son départ de la vie politique active en 2009, il a occupé divers postes aux conseils d’administration d’entreprises privées, ce qui fait de lui en quelque sorte le candidat favori du monde des affaires. Après la démission de Mme Merkel à titre de présidente de la CDU en 2018, M. Merz est entré dans la course à la chefferie, tout comme Jens Spahn, mais ces derniers durent s’incliner devant Annegret Kramp-Karrenbauer. En 2021, il vient d’échouer en terminant à nouveau la course en deuxième place. Et tout comme en 2018, sans perdre de temps à la suite de sa défaite, il s’est déclaré disponible à occuper immédiatement un poste de ministre au sein du gouvernement fédéral. Son offre a été refusée sur-le-champ par Mme Merkel. La relation de Friedrich Merz à ce qu’il qualifie d’« establishment du parti » ne s’en trouvera pas améliorée et plusieurs considèrent que son attitude de mauvais perdant ne lui sera pas favorable dans l’avenir.

Des trois candidats, seul Friedrich Merz a proposé un net changement d’orientation du parti après l’ère Merkel. Il plaidait en faveur d’un déplacement vers la droite, ce qui impliquait la promotion des valeurs conservatrices, un renforcement du libéralisme économique, une cure de minceur pour l’État et un durcissement de la politique d’immigration. Ses adversaires voyaient dans ce virage à droite un danger pour l’avenir du parti, tandis que ses partisans y voyaient la possibilité de gagner du terrain aux dépens de l’extrême droite. 

Armin Laschet, 59 ans, devient le nouveau chef de la CDU. Francophone, étudiant en droit puis journaliste, actif dans les organisations catholiques et dans la vie politique de sa région, il entre en politique active en 1994 comme député au Bundestag pendant quatre ans, pour aller ensuite au Parlement européen de 1999 à 2005, avant d’être élu député dans le Land de la Rhénanie-du-Nord-Westphalie en 2005. Il y occupa aussi les fonctions de ministre, de président régional de la CDU et de ministre-président depuis 2017, à la tête d’un gouvernement de coalition « noire-jaune » avec les libéraux, après une victoire surprise contre le gouvernement sortant de Mme Hannelore Kraft (SPD). Il se lance dans la course à la chefferie de la CDU le 25 février 2020, appuyé par Jens Spahn, ministre fédéral de la Santé. 

M. Laschet a fait campagne en se présentant comme le candidat de la continuité après l’ère Merkel et surtout, comme le candidat en qui l’on peut avoir confiance. Ses positions politiques sont généralement modérées et il s’est déjà prononcé favorablement au sujet d’une possible coalition des conservateurs avec les Verts après les élections fédérales de septembre 2021. Il a beaucoup misé sur son bilan positif de ministre-président pour convaincre les délégués de le choisir comme chef. Il promet d’être le candidat qui saura refaire l’unité du parti, combattre le populisme et la polarisation des orientations politiques. C’est un partisan convaincu de l’Europe, de la lutte aux changements climatiques, du virage numérique et de l’intégration des immigrants grâce à une politique d’ouverture à leur endroit. Sa gestion de la pandémie de COVID-19 a toutefois été hésitante pendant la première vague, alors que Markus Söder dirigeait la Bavière d’une main de fer, n’hésitant pas à adopter des mesures contraignantes pour combattre la crise sanitaire.

Les tâches du nouveau président de la CDU

Armin Laschet a annoncé son intention de demeurer ministre-président de la Rhénanie-du-Nord-Westphalie jusqu’aux élections fédérales de septembre 2021. 

À titre de président, il aura la lourde tâche de refaire l’unité du parti au terme d’une course à la chefferie qui a laissé des traces. À la suite de sa défaite, Friedrich Merz n’a pas voulu se porter candidat au groupe chargé de la direction du parti, le Präsidium. M. Merz représente l’aile plus conservatrice du parti et il a tout de même obtenu 466 des 1001 votes des délégués au second tour. Le nouveau chef devra trouver le moyen de réconcilier M. Merz et ses partisans avec le parti. Il y va non seulement de l’unité du parti à la veille des élections fédérales, mais aussi de la féroce concurrence que lui oppose l’extrême droite, en particulier dans les Länder de l’Est. Cet exercice risque cependant de ressembler à un grand écart difficile à réaliser, puisque le prochain gouvernement fédéral pourrait être formé par une coalition unissant les conservateurs (CDU et CSU) et les Verts. M. Laschet sera donc tenté de ratisser large sur sa droite autant que sur sa gauche, avec les périls que cela comporte. La modernisation du parti, aux dires de M. Laschet, devra aussi passer par une plus grande place faite aux femmes.

Justement, la préparation des élections fédérales du 26 septembre 2021 ne sera pas de tout repos pour M. Laschet. Son parti, la CDU, devra s’entendre avec les conservateurs bavarois menés par Markus Söder (CSU) afin de choisir la personne qui se portera candidate à la chancellerie pour ces deux partis. Or, les sondages donnent présentement l’avantage à M. Söder. Son parti a présenté le candidat des conservateurs à la chancellerie à deux reprises, soit Franz Joseph Strauß en 1980 et Edmund Stoiber en 2002, sans succès dans les deux cas. De plus, il n’est pas impossible que Jens Spahn, le ministre fédéral de la Santé qui a appuyé M. Laschet, veuille lui aussi jouer le rôle de candidat vedette des conservateurs dans la course à la chancellerie. Armin Laschet saura-t-il s’imposer face à ces deux concurrents ? On s’attend à ce que les partis prennent une décision au printemps. 

Ce sont non seulement les sondages, mais également les résultats des élections régionales en Bade-Wurtemberg (région actuellement gouvernée par les Verts) et en Rhénanie-Palatinat (gouvernée par les sociaux-démocrates), le 14 mars prochain, qui joueront un rôle important cette année. Les élections régionales en Thuringe, initialement prévues pour le 25 avril, devraient également retenir l’attention, à la suite de la crise du gouvernement régional en février 2020. Elles ont toutefois été reportées au 26 septembre, à cause de la crise sanitaire particulièrement grave dans cette partie de l’Allemagne. Les élections en Saxe-Anhalt, prévues pour le 6 juin, constitueront aussi un bon test pour M. Laschet puisque son parti tentera d’y conserver le pouvoir qu’il détient depuis 2011, sous la direction de Reiner Haseloff. 

Les dirigeants des partis conservateurs CDU/CSU ont clairement indiqué leur intention de refuser toute forme de collaboration parlementaire avec le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD). Armin Laschet a réitéré sa promesse en ce sens, à la suite de son élection à la tête du parti ; il assuré qu’un « mur coupe-feu » allait séparer la CDU de l’AfD. Mme Kramp-Karrenbauer, qui avait annoncé la même détermination, a cependant échoué à contrôler son parti au parlement régional de Thuringe lors de la crise dont nous parlions précédemment et qui lui a coûté son poste de présidente du parti. M. Laschet saura-t-il faire mieux ?

Le parti Alliance 90 / Les Verts, dirigé par Annalena Baerbock et Robert Habeck depuis 2018, est en pleine ascension. Il avait déjà participé à des négociations en vue de former un gouvernement de coalition avec les libéraux sous la direction de Mme Merkel après les élections de 2017, mais les libéraux se sont retirés des pourparlers et Mme Merkel a dû former une grande coalition avec les sociaux-démocrates. Cette fois-ci, le parti écologiste rêve pour la première fois de son histoire de remporter les prochaines élections fédérales et de diriger le gouvernement. Cela semble peu probable actuellement, mais personne ne peut prédire le cours des choses d’ici les élections du 26 septembre. Les Verts se situent présentement en deuxième place dans les sondages, derrière les conservateurs et devant les sociaux-démocrates. Si leur position se maintient, ils pourront à tout le moins prétendre à entrer dans un gouvernement de coalition. L’un des scénarios possibles les amènerait vers les conservateurs dans une coalition « noire-jaune ». Un gouvernement « rouge-vert », comme à l’époque du chancelier Gerhard Schröder, semble impossible pour l’instant, en raison de la faiblesse des sociaux-démocrates.

S’il est élu chancelier, M. Laschet entrera en fonction à l’automne 2021 ou à l’hiver 2022. Il devra gérer la fin de la pandémie de COVID-19, présenter un budget qui vise à moyen terme un retour à l’équilibre après le déficit public enregistré par son pays en 2020, le premier depuis 2013. La délicate politique de l’immigration et du droit d’asile, qui a causé de sérieux problèmes à Mme Merkel depuis 2015, devra se retrouver parmi les priorités de son gouvernement, aux côtés des débats animant l’Union européenne et les conséquences du Brexit. De son propre aveu, la poursuite du virage numérique en Allemagne constituera l’un des projets importants de son gouvernement.

Armin Laschet sera donc confronté à des tâches considérables, dès le début de son mandat à titre de président du parti chrétien-démocrate. Il devra dissiper une impression largement répandue, selon laquelle son identité politique se réduirait à celle d’un Merkel-bis. S’il parvient à connaître du succès au cours de la prochaine année, sa présidence à la tête de la CDU ne sera pas une simple étape transitoire à la suite du long règne de Mme Merkel, mais un nouveau chapitre dans l’histoire de ce parti.

© Denis Dumas, 2021

La « super année électorale » en 2021

Denis Dumas

9 novembre 2020

L’année 2021 promet d’être fort occupée sur la scène politique en République fédérale d’Allemagne. Ce sera une « super année électorale », une Superwahljahr, comme on le dit en allemand. Ce concept n’est pas très bien défini et il n’a aucune valeur juridique, mais on comprendra aisément qu’il s’applique à l’année qui vient. En effet, outre les élections fédérales aux résultats imprévisibles, se dérouleront l’an prochain cinq élections régionales et deux élections communales. 

Les élections fédérales

Les élections législatives au Bundestag devraient normalement avoir lieu entre le 25 août et le 24 octobre 2021. Fait remarquable, la République fédérale d’Allemagne n’a connu que trois dirigeants depuis près de quarante ans : Helmut Kohl (1982-1998), Gerhard Schröder (1998-2005) et Angela Merkel (2005-*2021*). Une nouvelle personnalité politique prendra assurément le relais puisque Mme Merkel a annoncé dès octobre 2018 qu’elle ne sera pas candidate aux prochaines élections. Ce sera donc la fin d’un long règne pour celle qui fut élue chancelière à quatre reprises et qui fut présidente de son parti (CDU) de 2000 à 2018. 

Mis à part une brève exception, sous le gouvernement d’Adenauer en 1960, tous les gouvernements fédéraux de la RFA depuis 1949 ont été formés par des coalitions entre différents groupes parlementaires. Le gouvernement que dirige Mme Merkel depuis 2017 est constitué de l’Union, soit les deux partis conservateurs (son propre parti, la CDU, ainsi que le parti CSU de Bavière) et du parti social-démocrate SPD. On appelle « grande coalition » (große Koalition ou plus familièrement Groko) ce type de gouvernement qui rassemble les deux forces politiques les plus importantes du parlement.  

Trois des quatre cabinets de la chancelière Merkel auront ainsi été formés grâce à une grande coalition entre l’Union et la SPD : le premier (2005-2009), le troisième (2013 à 2017) et le cabinet actuel (depuis 2017). La seule exception fut celle du deuxième cabinet (2009 à 2013), où l’Union de Mme Merkel s’allia au libéraux (FDP).

Voici six sujets à surveiller d’ici les prochaines élections fédérales :

  • Qui succédera à Mme Merkel à la présidence de son parti (CDU) ?
  • Qui sera le candidat vedette de l’Union (CDU et CSU) pour accéder à la chancellerie ?
  • Qu’adviendra-t-il du parti social-démocrate ?
  • Quelle sera la performance des écologistes ?
  • Quel résultat l’extrême droite obtiendra-t-elle ?
  • Quels seront les résultats des élections régionales ?

La présidence de l’Union chrétienne-démocrate (CDU)

Angela Merkel avait désigné comme dauphine Annegret Kramp-Karrenbauer, ministre-présidente de la Sarre, pour lui succéder à la tête de son parti et – espérait-elle – au poste de candidate vedette de l’Union à la chancellerie en 2021. Mme Kramp-Karrenbauer fut élue présidente de la CDU en décembre 2018 mais elle quitta ce poste dès février 2020, n’ayant pas réussi à imposer son autorité au sein du parti. Elle renonçait du même coup à devenir la candidate des conservateurs à la chancellerie en 2021. 

La CDU prépara sans tarder un congrès à la chefferie, lequel devait se dérouler en avril 2020 à Berlin. C’était toutefois sans prévoir la pandémie de COVID-19. On reporta ce congrès à décembre 2020 mais le parti réalisa qu’il ne pouvait réunir des centaines de membres dans les conditions sanitaires actuelles. Le congrès n’aura donc pas lieu en décembre et la direction du parti a pris tout récemment la décision d’attendre janvier 2021 avant d’en établir la date et les modalités. Or, il se pourrait que ces perturbations aient des conséquences politiques.

Trois candidats sont présentement en lice : Armin Laschet, Norbert Röttgen et Friedrich Merz. Ce dernier a publiquement interprété le report du congrès de décembre comme une machination provenant de l’establishment du parti (incluant Mme Merkel) et destinée à lui barrer la voie.

Qui plus est, les sondages récents et quelques rumeurs suggèrent que Jens Spahn, actuellement ministre fédéral de la Santé, aurait les meilleures chances d’accéder à la direction du parti et à la chancellerie – à condition bien sûr qu’il annonce sa candidature. Après un premier échec face à Mme Kramp-Karrenbauer lors de la course à la chefferie de 2018, M. Spahn annonçait en février 2020 qu’il appuyait M. Laschet et n’entrait pas lui-même dans la course une seconde fois. Le report du congrès, combiné aux sondages qui lui sont favorables en raison de sa gestion de la pandémie, l’incitera-t-il à revenir sur sa décision ? Pour l’instant, la CDU semble donc se trouver dans un état de division interne. Sa course à la chefferie entraîne des déchirements importants et son choix du candidat à la chancellerie sera difficile. Aucun des candidats déclarés ne semble susciter l’enthousiasme, un candidat potentiel pourrait s’ajouter à la liste et… un intrus pourrait venir rebattre les cartes.

 Le candidat des conservateurs (Union) à la chancellerie

Depuis 1949, deux partis conservateurs forment l’Union : l’Union chrétienne-démocrate (CDU), représentée partout sauf en Bavière, et l’Union chrétienne-sociale (CSU), représentée seulement en Bavière. Ces deux partis-frères s’entendent toujours pour présenter, pendant la campagne électorale, une seule candidature à la chancellerie. Ce furent la plupart du temps des candidatures issues de la CDU mais, à deux occasions, on a choisi un représentant de la CSU : Franz Joseph Strauss en 1980 et Edmund Stoiber en 2002, sans succès électoral dans les deux cas. 

Markus Söder dirige le gouvernement régional de Bavière au nom de la CSU depuis 2018 et il préside son parti depuis 2019. Plusieurs le considèrent comme le meilleur candidat possible de l’Union pour la course à la chancellerie l’an prochain. Söder lui-même répète inlassablement « ma place est en Bavière », quand on lui demande s’il a des ambitions politiques sur la scène fédérale. Il faudra voir si ce politicien dans la force de l’âge (53 ans) et très apprécié dans les milieux conservateurs – notamment à cause de sa gestion énergique de la pandémie de COVID-19 – saura résister à la tentation d’aller à Berlin pour devenir le prochain chancelier de la République.

Les sociaux-démocrates pourront-ils revenir en force ?

Le parti social-démocrate (SPD) gouverne présentement au sein d’une grande coalition avec l’Union de Mme Merkel. Lors des élections de 2017, sous la direction de Martin Schulz qui assumait aussi le rôle de candidat à la chancellerie, le parti SPD a obtenu seulement 20,5% du vote populaire, soit son pire résultat depuis 1949. Andrea Nahles a brièvement succédé à M. Schulz à la direction du parti en 2018-2019, sans parvenir à s’établir durablement. En décembre 2019, le parti a suivi l’exemple des écologistes en élisant à sa présidence un duo, formé de Saskia Esken et Norbert Walter-Borjans. Peut-être par crainte d’avoir visé trop à gauche et d’avoir choisi deux personnalités peu charismatiques, le parti SPD a annoncé, en août dernier, que son candidat vedette à la chancellerie sera Olaf Scholz, vice-chancelier et ministre des Finances dans le gouvernement actuel de Mme Merkel. Ce même Olaf Scholz avait pourtant perdu la course à la direction du parti en 2019, derrière Mme Esken et M. Walter-Borjans ! Son parti semble donc à la recherche d’une orientation bien définie. Saura-t-il se regrouper autour d’un Olaf Scholz identifié à l’aile conservatrice des sociaux-démocrates ? Pourrait-il se relever après la débâcle de 2017 ? 

Les écologistes

Un sondage publié par Der Spiegel le 1er novembre dernier plaçait le parti Alliance 90/Les Verts en deuxième place sur la scène fédérale avec 19% des intentions de vote, derrière l’Union (35%) et devant les sociaux-démocrates (15%). Le parti écologiste est dirigé depuis 2018 par le duo composé de Robert Habeck et Annalena Baerbock, deux jeunes personnalités politiques fort efficaces et associées au courant des « réalistes », plutôt pragmatique que dogmatique. Les spéculations ne manquent pas qui placeraient le parti écologiste, s’il confirmait son statut de deuxième force politique, en position de former une coalition au sein du prochain gouvernement fédéral. On évoque même la possibilité d’une grande coalition entre l’Union (conservatrice) et Alliance 90/Les Verts. Ce modèle de coalition « noire-verte », à première vue invraisemblable, a pourtant été testé à quelques reprises au niveau communal et dans certains gouvernements régionaux (Hambourg, Hesse, Bade-Wurtemberg). Une coalition « jamaïcaine » regroupant les conservateurs (noir), les écologistes (vert) et les libéraux (jaune) présente un autre modèle possible. – La performance des écologistes constituera sans aucun doute l’un des facteurs les plus importants à surveiller lors des prochaines élections.

L’extrême droite

Le même sondage publié par le Spiegel accordait à l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) 10% des intentions de vote la semaine dernière. Ce parti d’extrême droite avait obtenu 4,7% des votes en 2013 et 12,6% en 2017. Quelle sera sa performance l’an prochain ? Il semble avoir de très fortes chances d’obtenir au moins les 5% des votes nécessaires à son entrée au Bundestag. Le parti est cependant déchiré par des querelles internes entre une tendance plus « modérée » – si l’on peut parler ainsi de ce parti – et des groupes décidément plus extrémistes, voire directement liés au néonazisme. Les autres partis fédéraux ont annoncé leur intention de ne jamais former de coalition avec l’AfD. Resteront-ils toujours fidèles à cet engagement ?

Les élections régionales

Au moins trois élections régionales auront lieu avant celle du Bundestag l’an prochain : Bade-Wurtemberg et Rhénanie-Palatinat le 14 mars, Saxe-Anhalt le 6 juin. Le fonctionnement du système politique allemand fait en sorte que les trois principaux niveaux de gouvernement (fédéral, régional et communal) constituent des vases communicants. Comme ce fut très souvent le cas dans le passé, les résultats des élections régionales – et dans une moindre mesure ceux des élections communales – pourraient avoir une influence sur les stratégies des partis d’ici l’élection fédérale. 

La super année électorale sera fort importante pour l’Allemagne, autant au plan de la politique intérieure (qui sera largement dominée par le problème de la COVID-19) que sur la scène internationale, là où des dossiers majeurs s’imposeront au prochain gouvernement. On pense notamment au rétablissement de relations normales avec le nouveau gouvernement des États-Unis et à l’amélioration des politiques de l’Union européenne dans les domaines de la santé, de l’environnement, de l’immigration, de la défense et du maintien des normes de l’État de droit, en plus de la gestion du Brexit.

© Denis Dumas, 2020

allemagneactuelle.ca