À l’approche des élections du Bundestag en septembre 2021

Denis Dumas

24 août 2021

Allemagneactuelle.ca

Le 26 septembre 2021 se tiendront les élections du vingtième Bundestag, c’est-à-dire de la chambre basse qui détient le pouvoir législatif de la République fédérale d’Allemagne, avec le Conseil fédéral (Bundesrat). La Loi fondamentale du pays prescrit des élections à date (presque) fixe tous les quatre ans, soit entre les 46e et 48e mois suivant la constitution du Bundestag précédent. Des élections anticipées sont toutefois possibles si le parlement est dissous par le président du pays, comme ce fut le cas en 2005, alors que le chancelier Gerhard Schröder ne termina pas son mandat à la suite des élections de 2002. Les élections fonctionnent selon un système assez complexe où chaque électeur vote deux fois : sa première voix choisit un.e candidat.e dans sa circonscription et sa deuxième voix choisit l’un des partis politiques, ces derniers ayant soumis leur liste de candidat.e.s à élire selon la proportion des deuxièmes voix reçues. Une combinaison de ces deux voix déterminera le nombre (variable) de députés élus au Bundestag; il y en avait 709 après les élections de 2017.

Ces prochaines élections législatives seront d’une grande importance et particulièrement intéressantes. En premier lieu, elles marqueront la fin de l’ère Angela Merkel. En second lieu, tous les partis qui ont de véritables chances de participer à une coalition gouvernementale sont menés par de nouveaux « chefs de file », à l’exception des libéraux de Christian Lindner. Troisièmement, la vie politique allemande a été marquée par de nombreux événements inhabituels au cours des derniers mois. Quatrièmement et pour toutes ces raisons, le résultat de ces élections est fort imprévisible à ce jour. Examinons la situation au moment où s’amorce la véritable campagne électorale, cinq semaines avant les élections.

Après Angela Merkel

Députée au Bundestag depuis 1990, présidente du parti chrétien-démocrate CDU de 2000 à 2018 et chancelière depuis 2005, Mme Merkel annonçait en décembre 2018 qu’elle ne sera pas candidate aux prochaines élections. Elle est la première dirigeante sortante, dans l’histoire de la RFA, à ne pas poser sa candidature à la chancellerie au terme d’un mandat complet de quatre ans. Parmi les faits marquants de ses quatre mandats comme chancelière, on retiendra notamment son engagement pour la construction de l’Union européenne, sa décision de mettre fin à la production d’énergie nucléaire après la catastrophe de Fukushima, sa position de force dans les négociations concernant la dette de la Grèce, sa décision d’accueillir environ un million de réfugiés en 2015 et sa gestion de la COVID-19.

Le gouvernement qu’elle dirige depuis les quatre dernières années est constitué par une « grande coalition » entre les conservateurs et les sociaux-démocrates. Après les élections de septembre 2017, les négociations menant à la formation de cette coalition prirent la forme d’un interminable psychodrame, les partis ne parvenant à s’entendre qu’en mars 2018. Ce sont en premier lieu les représentants des conservateurs, mais également les sociaux-démocrates ayant gouverné avec elle, qui devront à la fois assumer son héritage et convaincre l’électorat de leur capacité à renouveler la politique du pays.

Les chefs de file des partis

Tous les partis désignent un ou deux « chefs de file » (Spitzenkandidat) pour mener la campagne électorale. Les partis qui ont une chance réelle de gouverner le pays n’en choisissent qu’un seul et cette personne se présente comme candidat.e à la chancellerie (Kanzlerkandidat).

Les conservateurs, c’est-à-dire les chrétiens démocrates (CDU) représentés partout sauf en Bavière et les chrétiens-sociaux (CSU) représentés seulement en Bavière, forment ensemble l’Union (die Union). Ils ont choisi Armin Laschet (60 ans), ministre-président de la Rhénanie-du-Nord-Westphalie et président de la CDU depuis janvier 2021, comme candidat à la chancellerie. M. Laschet s’est imposé au terme d’un affrontement très dur avec Markus Söder, président de la CSU et ministre-président de la Bavière, qui avait lui aussi l’ambition de succéder à Mme Merkel comme chancelier de la RFA. M. Söder ne semble pas avoir pleinement accepté le choix de M. Laschet comme candidat des conservateurs à la chancellerie en avril 2021; depuis lors et malgré ses déclarations officielles, il ne ménage pas ses efforts pour s’afficher comme un politicien plus efficace que son rival, par exemple dans la gestion de la pandémie de COVID-19. Cette lutte interne chez les conservateurs n’aide pas M. Laschet à mener une campagne électorale convaincante. Déjà en position de faiblesse, il a commis en juillet 2021 une bourde qui a laissé des traces : au moment où le président Steinmeier s’exprimait sur un ton grave pour apporter son soutien aux populations touchées par de terribles inondations, on voyait en arrière-plan M. Laschet éclatant de rire et badinant avec des collègues. Au moment d’écrire ces lignes, M. Laschet est fortement critiqué à la lumière de certains sondages accordant moins de 24% des intentions de vote à l’Union (je tire tous les résultats mentionnés ici du site http://www.bundestagswahl-2021.de/umfragen). Seulement 16% des électeurs lui accorderaient la première place parmi les candidats à la chancellerie. Des voix commencent à s’élever dans son propre parti pour exiger de sa part une campagne plus énergique (et non pas « dans un wagon-lit », comme l’a dit M. Söder), voire une démission comme candidat d’ici deux semaines si la situation ne s’améliore pas.

Les écologistes (Alliance 90/Les Verts) ont élu en 2018 un duo à la présidence du parti : Robert Habeck et Annalena Baerbock (40 ans). Les sondages commencèrent ensuite à suggérer que le parti aurait, pour la première fois de son histoire, des chances de remporter les prochaines élections. Il fallait donc désigner la personne qui serait candidate à la chancellerie. M. Habeck et Mme Baerbock, aspirant tous deux à cette fonction, ont pris ensemble, en avril 2021, la décision qui favorisa cette dernière. L’entrée en scène de Mme Baerbock comme Kanzlerkandidatin permettait tous les espoirs, mais sa crédibilité et sa cote de popularité ont rapidement chuté après quelques faux pas : un curriculum vitae qui embellissait son parcours réel et qu’elle a dû corriger, la déclaration tardive de revenus externes dont elle aurait dû faire part au Bundestag en tant que députée et finalement, les passages plagiés dans son livre Jetzt. Wie wir unser Land erneuern, écrit à la hâte et paru en juin 2021. Mme Baerbock a l’ambition de devenir la première représentante des écologistes à diriger la RFA. Pour y parvenir, elle devra rétablir sa crédibilité et celle de son programme auprès de l’électorat, son parti se situant actuellement au troisième rang avec 17,9% des intentions de vote et sa propre candidature à titre de chancelière recueillant seulement 12%, en troisième place. La question des coalitions possibles impliquant le parti écologiste pourrait jouer un rôle de premier plan au cours des semaines précédant les élections.

Les sociaux-démocrates (SPD) ont entrepris la campagne électorale sous de fâcheux auspices. Les résultats catastrophiques du parti aux élections de 2017 (20,5%) sous la direction de Martin Schulz furent suivis de la courte présidence d’Andrea Nahles en 2018-2019, sa démission laissant ensuite la place à une course à la chefferie remportée par Norbert Walter-Borjans et Saskia Esken aux dépens d’Olaf Scholz, le duo Walter-Borjans et Esken décidant ensuite de nommer ce même Olaf Scholz (63 ans) comme candidat à la chancellerie pour les élections de 2021. Le parti SPD avait accepté à contrecœur de former une grande coalition avec les conservateurs de Mme Merkel après les dernières élections. M. Scholz y a occupé les postes de ministre des Finances et vice-chancelier. Son parti recueille actuellement 20,9% des intentions de vote, en deuxième place derrière les conservateurs de M. Laschet. M. Scholz obtient toutefois 41% des intentions de vote à titre de candidat à la chancellerie, devant M. Laschet (16%) et Mme Baerbock (12%). C’est l’une des surprises de la campagne électorale actuelle. Il faudra voir si M. Scholz saura profiter de cette remontée, qu’il doit en partie aux mauvaises performances de ses deux principaux adversaires. Depuis le début de la campagne électorale, il a su éviter les erreurs, projetant l’image d’un politicien centriste, fiable et apte à diriger le prochain gouvernement.

Les libéraux (FDP) ont obtenu 10,7% des voix en 2017, ce qui leur a permis de revenir au Bundestag après en avoir été exclus aux élections de 2013, alors que leur résultat anémique de 4,8% des votes ne leur permit pas de franchir la barre des 5% requise pour y être représentés. Leur décision de mettre fin aux négociations menant à une possible coalition avec les conservateurs et les écologistes après quatre semaines, en 2017, a entaché leur crédibilité. Leur président Lindner disait alors : « Il vaut mieux ne pas gouverner que mal gouverner ». Christian Lindner (42 ans) est à nouveau le président et le chef de file des libéraux pour l’élection de 2021. Son parti recueille actuellement 12,2% des intentions de vote. Il pourrait faire partie d’une coalition formant le prochain gouvernement, son allié naturel étant le parti des conservateurs. D’ailleurs, Armin Laschet gouverne présentement le Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie en compagnie des libéraux.

Le parti La Gauche (Die Linke) s’engage dans la campagne électorale sous la direction de Janine Wissler (40 ans), coprésidente du parti et associée à son aile radicale, et Dietmar Bartsch (63 ans), plus modéré dans les paramètres de ce parti. Les intentions de vote à son endroit se situent présentement à 6,9%. La Gauche pourrait faire partie d’une coalition avec les sociaux-démocrates et les écologistes, si les résultats des élections le permettent. L’expérience a été tentée dans quelques États régionaux au cours des dernières années.

L’Alternative pour l’Allemagne (AfD), qui représente l’extrême droite, a obtenu 12,6% des votes aux élections de 2017 et elle récolte présentement 11% des intentions de vote. Tous les autres partis affirment catégoriquement qu’ils ne participeront jamais à une coalition avec l’AfD. Ce parti est déchiré par une lutte interne opposant les « modérés » (ce qui est un euphémisme pour ce parti) et les radicaux, proches du néonazisme. L’expérience dramatique menant à l’élection du libéral Thomas Kemmerich à titre de ministre-président dans le Land de Thuringe en 2020, avec l’appui des conservateurs et de l’AfD, a montré que l’AfD peut rendre la vie très difficile à ses adversaires dans certaines circonstances. Alice Weidel (42 ans) et Tino Chrupalla (46 ans) sont les chefs de file du parti pour la campagne de 2021.

Des événements inhabituels s’invitent dans la campagne électorale

Toute campagne électorale comporte son lot de surprises, mais celle-ci a été marquée jusqu’à maintenant par deux événements majeurs que personne n’aurait pu prévoir.

De graves inondations se sont produites à la mi-juillet 2021 dans les Länder de la Rhénanie-Palatinat et de la Rhénanie-du-Nord-Westphalie, causant près de 200 morts et des dégâts considérables. On a mentionné plus haut les rires d’Armin Laschet, qui ont laissé un goût amer à la suite de ce drame. Plusieurs voient un lien direct entre les catastrophes naturelles qui semblent se multiplier et les changements climatiques, ce qui pourrait faire en sorte que les questions environnementales reviennent au premier plan d’ici la fin de la campagne. Mme Baerbock et les Verts pourraient en tirer profit, se présentant comme le seul parti dont le programme est véritablement centré sur ces problèmes.

La prise du pouvoir par les talibans en Afghanistan, en août 2021, s’est effectuée à une vitesse que les puissances occidentales présentes sur place n’avaient nullement soupçonnée. Au moment d’écrire ces lignes, la situation est chaotique à Kaboul : les pays de l’OTAN tentent d’évacuer leurs ressortissants, ainsi que les Afghans qui ont coopéré avec eux, mais tout se fait dans des conditions extrêmement difficiles. Cette situation occupe une place centrale dans la campagne électorale actuelle en Allemagne. Les partis d’opposition reprochent au gouvernement sa gestion négligente de la situation; on questionne notamment le travail du ministre des Affaires étrangères Heiko Maas (social-démocrate) et de la ministre de la Défense Annegret Kramp-Karrenbauer (conservatrice), ainsi que le travail du Service fédéral de renseignement (Bundesnachrichtendienst). S’il existe un solide consensus quant à l’obligation pour l’Allemagne d’accueillir les Afghans qui ont collaboré avec elle depuis 2001, la question se pose de savoir si le pays devrait aussi accueillir d’autres réfugiés afghans. Le spectre des événements de 2015 se profile à l’horizon, alors que Mme Merkel ouvrait les portes du pays à un million de réfugiés, ce que lui reproche encore aujourd’hui une partie de la population. Cette polémique pourrait favoriser l’extrême droite (AfD), qui a déjà commencé à instrumentaliser la situation pour annoncer une prochaine crise migratoire. Il faudra voir ce que diront les autres partis à ce sujet.

Des résultats imprévisibles

Tous ces éléments font en sorte que le résultat des élections du 26 septembre est imprévisible. On s’attend à ce que l’extrême droite recueille sans peine au moins 5% des votes, ce qui lui garantira d’être représentée au Bundestag et qui pourrait rendre assez complexe la tâche, pour ses adversaires, de former une coalition gouvernementale stable.

Quatre modèles de coalition ont permis de former des gouvernements majoritaires depuis 1949 en RFA : conservateurs et libéraux, conservateurs et sociaux-démocrates, sociaux-démocrates et libéraux, sociaux-démocrates et écologistes. Selon l’état actuel des sondages d’opinion, aucun de ces modèles ne produirait actuellement un gouvernement majoritaire. Il n’est donc pas impossible que le prochain gouvernement soit constitué d’une alliance inédite à ce jour, par exemple entre les conservateurs, les sociaux-démocrates et les écologistes ou, comme on le pensait au printemps, entre les conservateurs et les écologistes. Cette dernière combinaison, à première vue contre-intuitive, a déjà été expérimentée dans les parlements régionaux de Hambourg, de Hesse et de Bade-Wurtemberg.

Les principaux thèmes qui font l’objet de la présente campagne sont à coup sûr la gestion de la pandémie et la sortie de la crise sanitaire (incluant ses implications pour le budget), ainsi que les changements climatiques. Les thèmes plus classiques comme la justice sociale, la situation de l’emploi et le développement économique, y sont tout de même présents. La politique étrangère et l’état de l’Union européenne n’ont pas joué un rôle prépondérant jusqu’à maintenant. Une chose est certaine : l’Allemagne sera dirigée par quelqu’un d’autre qu’Angela Merkel et cette personne, fort probablement Armin Laschet ou Olaf Scholz, devra se mesurer à des tâches considérables.

© Denis Dumas, 2021

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