Denis Dumas
Le 4 mars 2025
allemagneactuelle.ca
Des élections législatives anticipées ont eu lieu en République fédérale d’Allemagne le 23 février 2025. Le gouvernement dirigé par le social-démocrate Olaf Scholz et formé d’une coalition entre les sociaux-démocrates, les écologistes et les libéraux n’a pas pu se maintenir au-delà de novembre 2024, ce qui a forcé le chancelier Scholz à demander au président Frank-Walter Steinmeier d’annoncer la tenue hâtive de ces élections normalement prévues en septembre 2025.
Voici l’essentiel des résultats :
| PARTIS | RÉSULTATS 2025 | GAINS/PERTES APRÈS 2021 |
| conservateurs (Union = CDU et CSU) | 28,52% | + 4,38% |
| extrême droite (AfD) | 20,80% | + 10,41% |
| sociaux-démocrates (SPD) | 16,41% | – 9,30% |
| écologistes (B90/Grüne) | 11,61% | – 3,11% |
| extrême gauche (Die Linke) | 8,77% | + 3,90% |
| Alliance Sahra Wagenknecht (BSW) | 4,97% | absente en 2021 |
| libéraux (FDP) | 4,33% | – 7,10% |
| autres | 4,59% | – 4,15% |
Source : https://www.tagesschau.de/wahl/archiv/2025-02-23-BT-DE/index.shtml
Rappelons qu’un parti politique doit obtenir au moins 5% des voix ou au moins trois mandats directs dans des circonscriptions pour avoir le statut de groupe parlementaire au parlement (Bundestag).
Un changement de pouvoir
La coalition « feu tricolore » (Ampelkoalition) dirigée par Olaf Scholz après les élections de 2021 s’était déjà exclue elle-même du pouvoir en novembre 2024, après le limogeage du ministre des Finance Christian Lindner (FDP) par le chancelier Scholz en raison d’irréconciliables désaccords sur l’endettement et les finances publiques.
Après les élections, le parti qui arrive en première place a le privilège d’entreprendre des consultations auprès des autres formations pour discuter de coalitions possibles. Les conservateurs, qui maintiennent la doctrine dite du « pare-feu » ou du « cordon sanitaire » (Brandmauer), ont promis pendant la campagne électorale d’exclure toute collaboration avec l’extrême droite. Ils ont donc choisi d’approcher la troisième force politique, les sociaux-démocrates, avec qui ils détiennent une majorité de 348 sièges sur 630 au parlement, afin d’entreprendre des discussions préliminaires (Sondierungsgespräche). Si ces dernières sont fructueuses, les deux partis amorceront une négociation formelle (Koalitionsverhandlungen) en vue de parvenir à une entente qui déboucherait sur une coalition majoritaire, apte à former le prochain gouvernement dirigé par le chancelier Friedrich Merz (CDU). Ce type de coalition « noire-rouge » – en référence aux couleurs associées aux deux partis – a déjà gouverné l’Allemagne au niveau fédéral à la fin des années 60 et à trois reprises sous la direction d’Angela Merkel. De nombreux parlements régionaux furent également dirigés par ce type de coalition. Tout indique présentement que les « noirs » et les « rouges » réussiront à former le prochain gouvernement, ce dont le pays a grandement besoin dans les circonstances actuelles.
Les conservateurs reviendraient ainsi au pouvoir après le bref intermède qui avait mis fin à l’ère Merkel (2005-2021). Ils n’ont toutefois obtenu que 28,52% des suffrages, ce qui constitue leur deuxième score le plus faible depuis 1949, alors qu’ils visaient au moins 30%. Les sociaux-démocrates, avec 16,41% des voix, enregistrent leur pire résultat depuis 1949, mais ils continueront probablement à gouverner, cette fois à titre de deuxième parti. Olaf Scholz, élu au vote direct dans sa circonscription de Postdam, restera peut-être au parlement à titre de député d’arrière-ban. Il a annoncé son intention de n’occuper aucun poste ministériel sous un chancelier Merz. Christian Lindner, chef des libéraux, a annoncé son retrait de la vie politique après la débâcle de son parti qui, avec 4,33% des voix, n’est plus représenté au parlement. Les écologistes se voyaient participer à la prochaine coalition, mais l’arithmétique électorale fait en sorte qu’ils n’y seront pas invités. Robert Habeck, architecte du tournant « réaliste » (i.e. très centriste) des Verts et candidat à la chancellerie aux élections de 2025, a annoncé son intention de n’occuper aucun poste important.
Les partis extrémistes gagnent du terrain
Grande surprise : le parti de gauche Die Linke a déjoué les pronostics en obtenant 8,77% des voix, alors qu’il récoltait environ 3% des intentions de vote à l’automne 2024.
À l’extrême droite, le parti nationaliste Alternative für Deutschland (AfD) double son score obtenu en 2021 avec 20,80% des voix, terminant ainsi en deuxième place et devenant le premier groupe d’opposition, comme il y était déjà parvenu en 2017. Alice Weidel, cheffe de l’AfD, a « tendu la main » au conservateur Merz pour former une coalition, soutenant que les conservateurs auront besoin de son parti pour durcir les lois sur l’immigration comme l’a promis Merz après les derniers attentats islamistes, dont certains furent perpétrés par des étrangers en situation irrégulière ou destinés à être expulsés du pays. Weidel a prédit qu’une coalition « noire-rouge » échouera à contrôler l’immigration en Allemagne et que l’AfD la délogera du pouvoir dès les prochaines élections. En un certain sens, le parti d’extrême droite est le gagnant de ces élections, surfant sur une vague autoritaire qui atteint plusieurs autres pays (elle a failli prendre le pouvoir en Autriche au cours des derniers mois) et qui reçoit même l’appui de la nouvelle administration américaine, comme en témoignaient récemment une longue « entrevue » d’Elon Musk avec Weidel sur la plateforme X, ainsi que l’appui explicite de J.D. Vance à l’AfD. Friedrich Merz a promis que son parti ne s’alliera jamais à l’extrême droite, mais il a provoqué un séisme politique peu avant les élections en faisant approuver au parlement, avec les votes de l’AfD, une motion et un projet de loi visant à durcir les lois sur l’immigration. Ce geste purement symbolique, qui ne pouvait avoir aucune conséquence législative, a tout de même brisé un tabou et suscité en Allemagne de vives réactions et des doutes sur les intentions réelles de Merz.
L’Alliance Sahra Wagenknecht (BSW) a subi une amère défaite, ratant son entrée au parlement par un peu plus de 13 000 voix (0,03%). Il faudra voir quelles conséquences en tirera sa cheffe.
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Économie et immigration
Le prochain gouvernement devra assumer de lourdes tâches. L’économie allemande est en récession pour une troisième année consécutive. À tort ou à raison – les points de vue divergent de gauche à droite sur la question –, la population allemande considère dans son ensemble que le gouvernement devra resserrer les lois sur l’immigration qui régissent notamment l’accueil des réfugiés et des demandeurs d’asyle, les réunifications familiales et l’expulsion des immigrants en situation irrégulière. Friedrich Merz a annoncé son intention d’interdire l’entrée en Allemagne aux immigrants qui ne détiennent pas les documents nécessaires. Pourra-t-il y parvenir avec les sociaux-démocrates ?
La stratégie du gouvernement à court terme
L’entrée en fonction du président Trump aux États-Unis vient bouleverser la situation. Après le traitement odieux que Trump a réservé au président Volodymyr Zelensky à la Maison-Blanche le 28 février 2025, la Grande-Bretagne s’est jointe à la France et à quelques pays de l’Union européenne, ainsi qu’au Canada et à la Turquie, pour soutenir l’Ukraine. Face à la rupture possible de la coopération entre les États-Unis et l’Europe, causée par le rapprochement de Trump et Poutine, l’Allemagne devra prendre rapidement des décisions difficiles.
L’invasion russe en Ukraine, l’alignement de Trump sur le Kremlin et la suspension de l’aide militaire américaine à l’Ukraine, annoncée le 3 mars 2025, forcent présentement les Européens et leurs alliés à repenser les fondements de leur stratégie en matière de défense. Friedrich Merz a annoncé son intention de s’entendre avec les sociaux-démocrates pour former le prochain gouvernement d’ici Pâques (21 avril 2025). La situation actuelle exige toutefois des décisions rapides de sa part, mais il devra contourner un obstacle de taille…
En effet, la constitution de l’Allemagne contient une mesure adoptée en 2009 : le « frein à l’endettement » (Schuldenbremse), qui limite l’endettement à 0,35% du PIB.
Le prochain gouvernement disposera donc d’une marge de manœuvre insuffisante pour augmenter son soutien financier à l’Ukraine. Une autre voie pourrait être empruntée : la création d’un « fonds spécial » (Sondervermögen) qui échapperait au cadre normal du budget et aux contraintes du frein à l’endettement. Le chancelier Scholz avait créé un fonds spécial de 100 milliards d’euros pour la défense en 2022, à la suite de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Une telle mesure exige chaque fois que la constitution du pays soit modifiée, ce qui requiert l’approbation d’une majorité des deux tiers au parlement. Or, les conservateurs et les sociaux-démocrates, même avec le vote des Verts, ne détiendront pas les deux tiers des sièges au prochain parlement et il est clair que l’AfD et La Gauche ne donneront pas leur appui à cette initiative.
Impasse. Sans issue ? Non ! Le parlement élu en 2021 n’est pas encore dissous et il peut encore siéger jusqu’à la séance constituante du prochain parlement, qui doit avoir lieu au plus tard 30 jours après les élections, soit le 25 mars 2025. Or, dans ce parlement de 2021, les conservateurs et les sociaux-démocrates, avec l’aide des Verts, détiennent une majorité des deux tiers et ils comptent l’utiliser pour créer non pas un, mais deux fonds spéciaux, le premier pour la défense et le second pour les infrastructures. Les montants ne sont pas encore très précis, mais il semble que ces deux fonds spéciaux totaliseront au moins 800 milliards d’euros.
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Résumons… Le toujours-en-fonction chancelier Olaf Scholz, avec le pas-encore-en-fonction futur chancelier Friedrich Merz, convoqueront le parlement sortant avant l’entrée en fonction du parlement élu le 25 février 2025, pour modifier la constitution du pays et voter avec les Verts (membres du gouvernement sortant et dans l’opposition au prochain parlement) deux fonds spéciaux (défense et infrastructures) qui échapperont au frein à l’endettement, permettant ainsi à l’Allemagne de s’endetter à la hauteur d’au moins 800 milliards d’euros !
On doit s’attendre à une levée de boucliers par les autres partis qui dénonceront le manque de légitimité démocratique d’une telle manœuvre. Friedrich Merz leur répondra que la manœuvre est légale et qu’elle est justifiée, étant donné la situation exceptionnelle qui prévaut actuellement.
L’ordre géopolitique mondial subit présentement de profondes transformations. Elles ne sont pas toutes heureuses… Attendons la suite des choses !
Incroyable. Quel résumé, Denis. Tu vas dans le détail pour chacun des points que tu abordes et tu touches tous les points essentiels. Et quelle langue! Tout est ciselé. Impeccable. La table est mise.pour une discussion éclairée. Merci!
Cher Jean,
Merci pour ton commentaire. Je suis heureux de savoir que l’article t’a intéressé. Je ne suis pas certain d’avoir bien reçu, sur cette platte-forme ou ailleurs, ton invitation pour me joindre au groupe de germanophiles dont du m’as parlé. Puis-je te demander de m’envoyer l’information? – Merci et à bientôt.