Denis Dumas
30 décembre 2021
allemagneactuelle.ca
Un nouveau gouvernement est entré en fonction en République fédérale d’Allemagne le 8 décembre 2021. Jetons un coup d’œil sur les dernières élections législatives, la formation d’une nouvelle coalition, le Conseil des ministres et les premières tâches qui attendent ce gouvernement.
1. L’élection législative du 25 septembre 2021
Il s’agissait d’élire les députés au parlement fédéral (Bundestag). Le gouvernement sortant était formé d’une coalition réunissant les conservateurs de l’Union (CDU et CSU) et les sociaux-démocrates (SPD), sous la direction de la chancelière Angela Merkel (CDU). Rappelons quelques-uns des faits saillants de cette élection (on peut consulter à ce sujet le site « www.bundeswahlleiter.de », qui offre aussi une version en anglais, pour voir les résultats détaillés).
L’échec cuisant des conservateurs
Un an avant l’élection, les conservateurs semblaient se diriger vers une victoire assurée, récoltant plus de 35% des intentions de vote alors qu’ils avaient obtenu 32,9% des votes en 2017. Plusieurs facteurs expliquent la déroute des conservateurs : le départ de Mme Merkel, la mauvaise campagne du candidat à la chancellerie Armin Laschet (CDU), lui-même contesté ouvertement par Markus Söder (CSU) après leur « entente » sur sa candidature et finalement, la faiblesse du programme des conservateurs. Leur politique environnementale, notamment, a semblé peu crédible, M. Laschet ayant beaucoup invoqué la puissance de l’« innovation » (à laquelle personne ne s’oppose, mais c’est un mot codé pour faire référence aux entreprises privées et au libre marché) pour contrer les changements climatiques. – Les conservateurs ont obtenu 24,1% des votes, soit le pire résultat de leur histoire depuis 1949.
L’échec relatif des écologistes
À la fin du mois d’avril 2021, les écologistes (Alliance 90/Les Verts) dominaient les sondages avec 26% des intentions de vote et ils envisageaient sérieusement de voir Annalena Baerbock devenir la prochaine chancelière. – Un mauvais début de campagne de la candidate vedette a fait irrémédiablement plonger son parti vers un résultat final de 14,8% des votes.
La victoire surprise des sociaux-démocrates
Les sociaux-démocrates (SPD) sortaient en mauvais état d’une coalition dont ils n’avaient pas vraiment voulu avec Mme Merkel depuis 2017 et leur candidat vedette, Olaf Scholz, avait échoué en 2019 à se faire élire à la présidence de son propre parti, lequel avait montré des signes de division au cours des dernières années entre l’aile gauche et l’aile plus pragmatique, à laquelle appartient M. Scholz. En février 2021, le SPD obtenait 15% des intentions de vote et semblait se diriger vers quatre années dans l’opposition. Une bonne campagne du candidat Scholz (à tout le moins sans faux pas), appuyée sur une cohésion remarquable soudainement démontrée par son parti, ont pu renverser cette tendance. M. Scholz, très peu expressif d’un style fort réservé, s’est même permis quelques bonnes blagues pendant la campagne, au sujet de sa capacité à succéder à Angela Merkel : il s’est fait photographier en imitant avec ses mains le « triangle de Merkel » (die Merkel-Raute, la marque de commerce visuelle de cette dernière) et en publiant une affiche électorale montrant sa photo et le texte : « Il peut être chancelière ». – Les sociaux-démocrates ont obtenu 25,7% des votes, terminant en première place aux législatives de septembre.
La performance des autres partis
Les libéraux (FDP) avaient réussi un retour au parlement fédéral en 2017 en obtenant 8,7% des votes, après en avoir été exclus à l’élection de 2013 avec un résultat inférieur à 5%. – Ils sont parvenus à améliorer leur position en obtenant 11,5% des votes.
La Gauche (Die Linke)
Après une bonne performance de 9,2% en 2017, ce parti a subi une importante défaite, ne récoltant que 4,9% des votes. Seule la victoire directe de deux candidats dans leurs circonscriptions (c’est ce que l’on appelle la « première voix ») lui permet d’être officiellement représenté au Bundestag en dépit du fait qu’il n’a pas atteint la « barrière » des 5%. Les divisions internes entre les groupes radicaux et plus modérés vont probablement occuper ce parti d’ici les prochaines élections.
L’Alternative pour l’Allemagne (AfD)
Ce parti d’extrême droite avait réussi son entrée au Bundestag pour la première fois en 2017 avec 12,6% des votes. Lui aussi déchiré par une guerre féroce entre une faction plus radicale, proche du néonazisme, et une faction plus « modérée » (dans ce contexte extrémiste), l’AfD a perdu du terrain en obtenant 10,3% des votes. Elle sera, elle aussi, occupée à définir sa propre identité au cours des prochaines années.
2. La nouvelle coalition
Pendant la soirée du 25 septembre, des résultats assez fiables confirmaient la victoire des sociaux-démocrates (25,7%), suivis par les conservateurs (24,1%), les écologistes (14,8%) et les libéraux (11,5%). On s’est rapidement rendu compte que seuls deux scénarios réalistes permettraient la formation d’un gouvernement majoritaire : la coalition « jamaïcaine » (le noir pour les conservateurs, le jaune pour les libéraux et le vert pour les écologistes), dirigée par le conservateur Armin Laschet, ou la coalition « feu tricolore » (le rouge pour les sociaux-démocrates, le vert pour les écologistes et le jaune pour les libéraux) dirigée par le social-démocrate Olaf Scholz. – On utilise ainsi en Allemagne les couleurs associées aux partis pour désigner les coalitions.
M. Laschet, en dépit de la seconde place où se trouvaient les conservateurs, se prétendait tout de même capable de diriger le prochain gouvernement. Notons qu’en République fédérale d’Allemagne, le chancelier ou la chancelière est élue.e non pas par le vote populaire le jour de l’élection, mais bien par les députés du Bundestag, une fois qu’il est constitué. Il est donc techniquement possible qu’un gouvernement de coalition soit dirigé par le parti ayant terminé en deuxième position, comme ce fut le cas lors de l’élection des chanceliers Willy Brandt (SPD) en 1969 et Helmut Schmidt (SPD) en 1976 et en 1980. En 2005, Gerhard Schröder (SPD) avait tenté sans succès de rester au pouvoir face à Angela Merkel dont le parti avait terminé en première place.
Étrangement, la balance du pouvoir était donc détenue par les écologistes et les libéraux qui occupaient les troisième et quatrième positions. Ensemble, ils pouvaient choisir 1) de s’allier aux conservateurs de M. Laschet dans une coalition « jamaïcaine » ou 2) de s’allier aux sociaux-démocrates de M. Scholz dans une coalition « feu tricolore » (on traduit ainsi l’allemand Ampelkoalition, littéralement la coalition « feu de circulation », rouge-vert-jaune). Aucun de ces deux modèles n’avait existé jusque-là au niveau fédéral. Des coalitions « feu tricolore » avaient toutefois gouverné dans quelques parlements régionaux, ainsi qu’au niveau de certaines communes. Les écologistes et les libéraux pouvaient ainsi choisir entre les deux modèles de coalition possibles et désigner le prochain chancelier. À condition, toutefois, de s’entendre… Ce qui n’allait pas de soi, vu les orientations opposées des écologistes (favorisant les mesures environnementales fortes et un État interventionniste) et des libéraux (favorisant l’économie de marché, les libertés individuelles et un État plus discret). Il n’a fallu que peu de temps à ces deux partis pour décider de saisir leur chance de participer au prochain gouvernement. Ils ont rapidement opté pour une alliance avec les sociaux-démocrates, beaucoup plus crédibles à leurs yeux que les conservateurs de M. Laschet. Les négociations devant mener à un « contrat de coalition » furent menées avec célérité et discipline, afin d’éviter la débâcle dans laquelle s’étaient achevés les pourparlers entre les conservateurs, les écologistes et les libéraux qui avaient tenté de former une coalition jamaïcaine à la suite de l’élection de 2017. Les partis social-démocrate, écologiste et libéral se sont entendus le 24 novembre 2021, publiant un document intitulé Oser plus de progrès. Une alliance pour la liberté, la justice et la durabilité (on y voit une référence à Willy Brandt qui voulait « oser plus de démocratie » à son arrivée à la chancellerie en octobre 1969) et ils ont élu au Bundestag Olaf Scholz au poste de chancelier, le 8 décembre.
3. Le Conseil des ministres
Chez les écologistes, une entente préalable avait été conclue au printemps entre les deux dirigeants du parti, Robert Habeck et Annalena Baerbock, pour que cette dernière soit la candidate du parti à la chancellerie; par contre, M. Habeck se réservait le poste de vice-chancelier si le parti devait terminer la course en deuxième place et participer à une coalition dirigée par un autre parti. M. Habeck est donc devenu vice-chancelier, en plus d’hériter du ministère de l’Économie et de la Protection du climat. Mme Bearbock est maintenant ministre des Affaires étrangères, comme l’était l’écologiste Joschka Fischer dans le gouvernement dirigé par Gerhard Schröder de 1998 à 2003.
Mis à part le poste de chancelier, le gouvernement est composé de 16 ministères, 7 d’entre eux allant aux sociaux-démocrates, 5 aux écologistes et 4 aux libéraux. Le ministère des Finances, sans surprise, est attribué au chef libéral Christian Lindner qui souhaite faire en sorte que le gouvernement respecte une discipline budgétaire stricte. Les écologistes ont confié le ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation à Cem Özdemir, associé à l’aile « réaliste » du parti, éloignant ainsi l’ancien chef du groupe parlementaire Anton Hofreiter, associé à l’aile plus « fondamentaliste »; la cohésion manifestée par le parti Alliance 90 / Les Verts depuis l’élection de Mme Baerbock et de M. Habeck à la présidence sera ainsi soumise à un premier test. Les sociaux-démocrates ont causé une certaine surprise en confiant le ministère de la Santé à Karl Lauterbach, pourtant médecin et fin connaisseur du système de santé mais parfois enclin à défendre des positions personnelles différentes de celles de son parti, comme cela lui est arrivé lors des nombreux débats télévisés auxquels il a participé depuis le début de la pandémie de COVID-19.
4. Les premières tâches qui attendent ce gouvernement
Lors de sa première déclaration gouvernementale au Bundestag, le 15 décembre 2021, le chancelier Scholz n’a surpris personne en annonçant que son gouvernement devait d’abord s’attaquer à la pandémie de COVID-19. Et c’était avant que le variant Omicron connaisse une propagation fulgurante… Les problèmes rencontrés lors du programme de vaccination, la réaction de l’État aux manifestations souvent violentes de la part des opposants au vaccin, ainsi que les débordements dont souffre le système de santé, comptent parmi les problèmes les plus pressants auxquels le gouvernement fait face. La question d’une possible vaccination obligatoire occupe une place importante dans les débats publics depuis quelques jours.
La lutte aux changements climatiques occupera elle aussi une place très importante et il faudra voir si M. Scholz saura concilier les vues de ses partenaires écologistes et libéraux, ce dont plusieurs doutent fortement. Son gouvernement vise la neutralité climatique pour 2045, alors que les derniers réacteurs nucléaires seront mis hors service en 2022. Lors de sa première déclaration gouvernementale, M. Scholz n’annonçait rien de moins que « la plus grande transformation de notre industrie et de notre économie depuis au moins 100 ans ». Dans leur contrat de coalition, les trois partis veulent compléter la sortie de l’énergie produite par le charbon « idéalement » en 2030 – une tâche colossale. Le ministre Robert Habeck jouera un rôle de premier plan dans la mise en œuvre des politiques environnementales du gouvernement.
Au plan de la politique intérieure, le gouvernement projette d’augmenter progressivement le salaire minimun de 9,60 € à 12 € de l’heure. L’accélération du virage numérique, l’amélioration de l’aide financière aux étudiants et de l’intégration des immigrants, de même que la construction de nouveaux appartements pour atténuer la grave crise du logement qui prévaut actuellement dans le pays (notamment à Berlin), font partie des priorités du gouvernement.
La politique étrangère du gouvernement, qui sera pilotée par la ministre Annalena Baerbock, devra faire face à plusieurs problèmes graves. Le gazoduc Nord Stream 2, qui doit permettre à la Russie d’exporter du gaz vers l’Allemagne via la mer Baltique, est prêt à entrer en fonction. Le nouveau gouvernement de M. Scholz fait planer sur Vladimir Poutine la menace de retarder, voire d’annuler la mise en fonction de ce gazoduc si la Russie devait envahir l’Ukraine. Les relations avec la Chine ne sont pas plus faciles à gérer pour l’Allemagne, elle qui conteste la situation des droits humains dans ce pays, ainsi que l’application extrêmement répressive de la loi sur la sécurité nationale à Hong Kong, tout cela à l’approche des Jeux olympiques d’hiver de 2022 à Pékin (Mme Baerbock vient tout juste d’annoncer qu’elle ne s’y rendra pas pour représenter l’Allemagne). La politique de l’Allemagne face à l’Union européenne occupera elle aussi une place importante : selon le résultat de l’élection présidentielle en France au printemps 2022, il faudra voir comment le « couple franco-allemand » (d’ailleurs, l’expression équivalente n’existe pas en allemand…) affrontera les dérives de certains partenaires comme la Hongrie et la Pologne à l’égard des principes de l’État de droit en Europe. De plus, l’Allemagne devra respecter son engagement et appuyer adéquatement le projet « Fit for 55 » de la présidente de l’UE Ursula von der Leyen, qui vise à réduire les émissions de gaz à effet de serre de 55% d’ici 2030.
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Il y aurait évidemment bien plus à dire sur l’arrivée au pouvoir du nouveau gouvernement en République fédérale d’Allemagne. En plus des questions que nous venons d’explorer très brièvement ici, mentionnons les prochaines échéances électorales de 2022 dans les États régionaux de la Sarre (27 mars), de Schleswig-Holstein (8 mai), de Rhénanie-du-Nord Westphalie (15 mai) et de Basse-Saxe (automne), en plus de l’élection du président de la république par le Bundestag et des représentants des États régionaux, le 13 février.