La politique étrangère de l’Allemagne et la guerre en Ukraine

Denis Dumas

Le 3 mars 2023

allemagneactuelle.ca

Le 24 février 2023 a marqué le premier jour anniversaire de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Quelques heures après l’invasion, Annalena Baerbock, ministre des Affaires étrangères en Allemagne, déclarait : « Aujourd’hui, nous nous sommes réveillés dans un autre monde. » Au terme de cette première année de guerre, on constate que la politique étrangère de l’Allemagne a subi de profondes transformations. Il est évidemment impossible de faire le tour de cette thématique en quelques paragraphes, mais nous tenterons ici de commenter brièvement l’impact de cette guerre sur les relations commerciales de l’Allemagne avec la Russie, ainsi que sur sa politique de la défense.

1. Le commerce avec la Russie

Il faut replacer cette question dans son contexte historique. Après la division de l’Allemagne en 1949 par la fondation de la République fédérale d’Allemagne (RFA) à l’Ouest et de la République démocratique allemande (RDA) à l’Est, la dynamique de la Guerre froide a dominé les politiques étrangères respectives de ces deux États. En RFA, l’ancrage à l’Ouest, l’entrée dans la Communauté européenne du charbon et de l’acier en 1952 (c’est le début du processus qui mènera à l’Union européenne) et l’adhésion à l’OTAN en 1955 font en sorte que la RFA est nettement intégrée au bloc de l’Ouest, aligné sur la politique étrangère des États-Unis face au Pacte de Varsovie. À compter de 1955, la politique étrangère de la RFA est basée sur la doctrine Hallstein (du nom d’un ministre de Konrad Adenauer), selon laquelle la RFA, la seule représentante légitime du peuple allemand, refuse de reconnaître la RDA et d’entretenir des relations diplomatiques avec les États qui le font, à l’exception de l’URSS. Willy Brandt était maire de Berlin en 1961 lors de la construction du mur par la RDA ; il s’efforça d’établir un dialogue avec Berlin-Est et avec l’aide d’Egon Bahr, il proposa dès 1963 le principe du changement par le rapprochement (Wandel durch Annäherung). Brandt fut élu chancelier de la RFA en 1969 et la coalition sociale-libérale qu’il dirigeait remplaça la doctrine Hallstein par l’ouverture à l’Est, la détente et le principe du changement par le commerce (Wandel durch Handel). Sa politique d’ouverture à l’Est (Ostpolitik) permit notamment la signature du Traité de Moscou en 1970, la reconnaissance mutuelle des deux États allemands en 1972 et d’autres traités entre la RFA et des pays de l’Est.

Cette mise en contexte permet de comprendre une idée fondamentale de la politique étrangère de la RFA depuis 1969 : le rapprochement et le commerce, bien plus que la confrontation et l’isolement, peuvent contribuer à l’établissement de relations pacifiques et fructueuses avec des pays qui ne partagent pas les vues de la RFA au sujet de la démocratie libérale, des droits humains et de l’économie de marché.

En gardant cette idée en tête, faisons un saut de quelques décennies pour arriver à la fin des années 1990, donc après la chute du mur de Berlin (1989), la réunification de l’Allemagne (1990) et le démantèlement de l’URSS (1991).

Après le départ de Boris Eltsine et son remplacement à la présidence de la Russie par Vladimir Poutine en 1999, la RFA s’inspire encore du principe du changement par le commerce. Le projet de gazoduc Nord Stream, destiné à relier la Russie à l’Allemagne en contournant l’Ukraine par la mer Baltique, est officiellement lancé en 2005, en présence de Poutine et du chancelier social-démocrate Gerhard Schröder. Schröder est défait deux semaines plus tard lors de l’élection de septembre ; il se retire de la vie politique et travaille ensuite pour Gazprom et d’autres entreprises russes impliquées dans l’exportation d’énergies fossiles, tout en affichant un soutien indéfectible à son grand ami le président Poutine, même après l’invasion de l’Ukraine (le parti de Schröder, la SPD, vient tout juste de subir un échec devant les tribunaux dans sa tentative d’expulser Schröder de ses rangs). Nord Stream 1 est mis en fonction en 2012. Angela Merkel, chancelière de la RFA depuis 2005, approuve le projet, ainsi que la préparation de Nord Stream 2 malgré les critiques dirigées contre Poutine en raison de son gouvernement de plus en plus autoritaire (répression contre les opposants, contrôle des médias, etc.), de l’intervention militaire en Géorgie et du soutien aux provinces pro-russes en 2008, de la guerre du Donbass et finalement de l’annexion de la Crimée en 2014.

Jusqu’à la veille de l’invasion de l’Ukraine, Angela Merkel (parti conservateur), Olaf Scholz (social-démocrate) et le parti libéral (FDP) ont soutenu le projet Nord Stream 2, contrairement aux écologistes qui s’y opposaient. La coalition tricolore (socio-démocrates, écologistes et libéraux) formée en 2021 a choisi de faire l’impasse sur ce désaccord : dans le « contrat de coalition » signé par les trois partis, on ne trouve aucune mention de Nord Stream 2. L’argument central invoqué par ses défenseurs se résumait ainsi : il s’agit d’un projet strictement économique, qui n’implique aucun arrière-plan politique ; c’est pourquoi l’Allemagne peut légitimement faire du commerce avec la Russie en dépit de tout ce que l’on reproche au président Poutine, lequel n’aura d’ailleurs aucune tentation belliciste au moment d’augmenter ses exportations de gaz en Allemagne. On voit que l’argument reposait sur le principe du changement par le commerce.

L’arrivée des troupes russes en Ukraine le 24 février 2022 a ébranlé cette conviction. Elle a possiblement mis fin au consensus qui régnait en Allemagne depuis plus de trente ans, selon lequel la diplomatie et de solides relations commerciales avec la Russie postsoviétique constituent des garanties de paix. Le 27 février 2022, le chancelier Scholz prononça devant le parlement (Bundestag) un discours devenu célèbre où il affirma que cette invasion constitue un « changement d’époque » (Zeitenwende) dans l’histoire du continent européen. Quelques jours plus tard, Annalena Baerbock (Affaires étrangères) déclare dans le même sens : « Si le monde change, notre politique aussi doit changer. »

Le chancelier Scholz a suspendu l’autorisation du gazoduc Nord Stream le 22 février 2022 et ce dernier n’a finalement pas été mis en service depuis lors. L’Allemagne a dû faire depuis un an des efforts considérables pour trouver d’autres sources d’énergie.

La politique de la défense

L’invasion russe a provoqué des débats importants au sujet de la politique de la défense. À la fin de janvier 2023, l’Allemagne annonçait l’envoi de chars de combat Leopard 2 à l’Ukraine. Pour bien mesurer l’ampleur du chemin parcouru depuis un an, rappelons que quatre jours après l’invasion, la ministre de la Défense, Christine Lambrecht, annonçait l’envoi de 5 000 casques à l’armée ukrainienne et présentait cette décision comme un « signal très clair » du fait que l’Allemagne se tenait aux côtés de l’Ukraine… Depuis lors, Mme Lambrecht a été remplacée par Boris Pistorius et le soutien militaire de Berlin n’a cessé d’augmenter, incluant notamment l’envoi d’armes anti-char et de missiles sol-air, en plus d’une escalade des sanctions contre la Russie. Le chancelier Scholz annonçait le 27 février 2022 l’ajout d’un fonds spécial de 100 milliards d’euros pour moderniser l’armée (Bundeswehr) ; le parlement a approuvé cette décision le 3 juin. Scholz a aussi annoncé que le budget des dépenses militaires dépasserait pour la première fois la cible de 2% du PIB que se sont fixée les membres de l’OTAN. On constate toutefois qu’après un an, aucune de ces deux promesses n’a été tenue ; 0,6% du fonds spécial ont été dépensés et les dépenses militaires atteindraient cette année 1,35% du PIB.

Pour comprendre l’ampleur du changement subi par la politique allemande de la défense, il faut rappeler que la RFA, à la suite de la Seconde guerre mondiale, se considérait dans l’obligation morale de ne pas intervenir militairement dans les pays étrangers et de ne pas livrer d’armes aux pays en guerre. Une première exception à ce principe avait été faite en 1999 lors de la guerre du Kosovo pour des raisons humanitaires (soulignons toutefois que des controverses subsistent encore à ce jour concernant le rôle véritable de l’Allemagne dans ce conflit et dans quelques autres).

Ce n’est donc pas un hasard si les décisions successives du gouvernement de la RFA, permettant une augmentation graduelle du soutien militaire à l’Ukraine depuis février 2022, furent considérées par plusieurs – notamment par le président Volodymyr Zelensky – comme étant chaque fois tardives, hésitantes et insuffisantes. Briser le tabou du pacifisme en Allemagne n’est pas une tâche facile.

Pour donner un exemple de la complexité de ce débat, soulignons que les deux partis situés aux extrêmes de l’éventail politique – La Gauche (Die Linke) et l’Alternative pour l’Allemagne (AFD) à droite – s’entendent pour condamner l’envoi des armes en Ukraine. Leurs raisons sont différentes, cela va de soi, mais il faut tout de même noter le fait qu’ils s’entendent sur quelque chose… car on peinerait à en trouver d’autres exemples. On a aussi remarqué en France une indéniable complaisance à l’égard du régime de Poutine de la part de la France insoumise et du Rassemblement national, ce dernier ayant toutefois nuancé sa position au cours des derniers jours.

Le pacifisme est très fort en Allemagne. Les Verts ont dû renoncer à leur politique traditionnelle pour approuver l’envoi des armes en Ukraine. Il faut toutefois reconnaître une exception : Robert Habeck, au moment où il était coprésident du parti avec Mme Baerbock, s’est prononcé en faveur de cette idée en invoquant la nécessité pour l’Ukraine d’assurer sa défense, dès le mois de mai 2021 ! Les socio-démocrates, eux aussi, ont beaucoup hésité avant de s’y résoudre. En général, la gauche cultive une certaine méfiance à l’égard des États-Unis (allant dans certains cas jusqu’à l’anti-américanisme), ainsi qu’un attachement indéfectible à ses convictions pacifistes. Alice Schwarzer et Sahra Wagenknecht, deux représentantes de la gauche radicale, ont publié le 10 février dernier un « Manifeste pour la paix », une pétition qu’auraient maintenant signée plus de 700 000 personnes, et organisé le 25 février une manifestation à Berlin, réunissant plus de 10 000 personnes : elles réclament la fin du soutien militaire à l’Ukraine et le début de négociations pour parvenir à une fin pacifique du conflit. Leurs arguments rejoignent une partie importante de la population, pendant qu’une autre partie leur reproche leur naïveté et leur complaisance envers le régime de Poutine. Le philosophe Jürgen Habermas, pour sa part, a lancé un appel à la négociation et exprimé ses inquiétudes à l’égard d’une escalade militaire du conflit. 

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Dans ce qu’il est convenu d’appeler son « discours de la Zeitenwende » le 27 février 2022, le chancelier Olaf Scholz disait, en parlant de l’invasion russe de l’Ukraine : « Le monde d’après n’est plus le même que le monde d’avant. » Hier (le 2 mars 2023), Scholz déclarait devant le Bundestag : « On ne peut pas négocier avec un pistolet sur la tempe – sauf à propos de sa propre soumission. » La politique étrangère de l’Allemagne maintient donc l’envoi des armes en Ukraine et refuse de s’en remettre uniquement aux « négociations » réclamées par les pacifistes opposés à la poursuite de la guerre. L’avenir dira si l’OTAN consentira à fournir des avions de combat, comme le demande le président Zelensky. Les opposants à ces changements majeurs de la politique étrangère de l’Allemagne ont-ils raison de réclamer la fin du soutien militaire à l’Ukraine et une solution négociée à la guerre ? Nous le saurons peut-être au cours de l’année qui vient.

Pour l’instant, mentionnons qu’un sondage de l’opinion publique allemande publié le 2 mars 2023 par l’institut Infratest Dimap révèle que 63% des personnes interrogées approuvent le soutien militaire à l’Ukraine : 47% estiment qu’il est adéquat (angemessen), 16% pensent qu’il ne va pas assez loin (nicht weit genug) et 31% pensent qu’il va trop loin (zu weit). Par ailleurs, 53% pensent que les efforts diplomatiques pour mettre fin à la guerre ne vont pas assez loin. On peut consulter ces résultats et plusieurs autres sur le site de l’institut : https://www.infratest-dimap.de/umfragen-analysen/bundesweit/ard-deutschlandtrend/2023/maerz/.

© Denis Dumas, 2023

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