Comment la démocratie choisit-elle de s’autoreprésenter ?

L’exemple de l’église Saint-Paul à Francfort-sur-le-Main

Denis Dumas

Le 21 mai 2023

allemagneactuelle.ca

L’histoire de l’église Saint-Paul et son contexte historico-politique

La ville de Francfort-sur-le-Main fut l’une des plus importantes de l’Allemagne depuis le Moyen Âge. Elle a longtemps été le lieu du couronnement de l’empereur du Saint-Empire Romain germanique et elle est depuis plusieurs siècles un centre culturel et financier en Europe. À deux pas du fleuve Main, on trouve dans la vieille ville la cathédrale Saint-Barthélémie, ainsi que les bâtiments du Römer qui abritent l’hôtel de ville depuis le XVe siècle.

Au XIIIe siècle, l’ordre religieux des Franciscains, fondé en 1210, construisit à Francfort un monastère et une église, la Barfüßerkirche (en référence à l’ordre des Frères mineurs qui marchaient pieds nus ou en sandales), tout près de la place du Römer. Cette église est devenue protestante en 1529 et elle fut détruite en 1786. La construction d’une nouvelle église commença en 1789 et se termina en 1833. On décida alors de donner à cette église protestante le nom de Paul, l’apôtre de la sola fide (la foi seule). L’église Saint-Paul (Paulskirche) fut inaugurée en juin 1833.

À la suite du Congrès de Vienne en 1815, l’Allemagne n’était toujours pas un pays unifié ; la Confédération germanique (Deutscher Bund) fut été créée pour assurer la restauration de l’ancien régime. À compter de 1830, la Révolution de Juillet en France, ainsi que d’autres soulèvements ailleurs en Europe, vinrent ébranler les autorités mises en place lors du Congrès de Vienne. Ce fut le début de la période appelée Vormärz (avant-mars) en Allemagne.

C’est dans ce contexte de contestation politique que s’organisa le projet d’un parlement abritant l’Assemblée nationale et visant la création d’une république allemande unifiée, démocratique et organisée selon le modèle d’une monarchie constitutionnelle. Les révolutionnaires ont choisi de se réunir dans l’église Saint-Paul, qui offrait à l’époque le plus grand espace intérieur de la ville et dont la configuration se prêtait bien à une assemblée parlementaire, en plus de contenir des tribunes pouvant accueillir jusqu’à mille personnes. Ce que l’on appelle la Révolution de 1848/1849 ou la Révolution de mars consista pour l’essentiel dans les travaux de l’Assemblée nationale et dans l’adoption d’une Constitution, le 28 mars 1849. Cette constitution fut refusée par les pouvoirs de la Confédération germanique, dont le roi de Prusse ; finalement, le mouvement révolutionnaire fut réprimé et se solda par un échec. Depuis lors, on considère toutefois le parlement de l’église Saint-Paul à Francfort comme le berceau de la démocratie dans l’histoire de l’Allemagne. La Constitution de 1848/1849 a quand même eu une influence durable, puisqu’elle a inspiré celles de la République de Weimar en 1919 et de la République fédérale d’Allemagne en 1949.

Revenons à ce parlement de 1848. Il a fallu adapter très rapidement l’intérieur de l’église protestante Saint-Paul pour lui donner les airs d’un vrai parlement ; plusieurs dessins et peintures nous donnent une idée précise des décorations qui furent mises en place pour préparer ses travaux. L’Allemagne a été unifiée en 1871 après la guerre contre la France et la fin de la Première guerre mondiale a ensuite marqué, en 1918, la disparition de la monarchie et le début de la République de Weimar. Le régime national-socialiste a pris le pouvoir en 1933 et la fin de la Seconde guerre mondiale a donné lieu à des bombardements considérables sur la ville de Francfort, dont le centre a été presque entièrement détruit. Après les bombardements de mars 1944, il ne restait plus de l’église Saint-Paul que les murs extérieurs : le toit s’était écroulé et l’intérieur fut entièrement détruit.

La rénovation de 1948

Étant donné la valeur de l’église Saint-Paul, berceau de la démocratie et symbole de la liberté en Allemagne, on décida de la restaurer rapidement. Les ressources humaines, financières et matérielles étaient cependant trop limitées pour que fût possible la reconstruction de l’église telle qu’elle existait en 1848. On entreprit des travaux qui permirent l’ouverture de l’église le 18 mai 1948, cent ans après l’Assemblée nationale de la Révolution de mars. Une autre raison a aussi motivé la réalisation si rapide des travaux : les autorités de Francfort souhaitaient que leur ville devienne la capitale du nouveau pays regroupant les secteurs américain, anglais et français, et qui fut fondé en 1949 sous le nom de République fédérale d’Allemagne. Le Bundestag, le parlement fédéral, aurait alors siégé dans l’église Saint-Paul fraîchement rénovée. Mais il fut ensuite décidé d’établir la capitale de la RFA dans la ville de Bonn.

La restauration de 1948 a littéralement transformé l’église. Le toit conique a été remplacé par un toit plat et l’intérieur du bâtiment a été complètement réaménagé. L’espace principal est séparé par un plancher intermédiaire sur lequel repose la grande salle plénière.  Les tribunes n’ont pas été reconstruites. À l’étage inférieur, un couloir circulaire présente depuis 1991 la peinture murale Le cortège des représentants du peuple (Der Zug der Volksvertreter), du peintre berlinois Johannes Grützke.

Désormais, l’église Saint-Paul ne devait plus servir à des services religieux, mais plutôt à la tenue d’événements prestigieux comme la remise du prix Goethe en 1949, celle du Prix de la paix des libraires allemands depuis 1950 ou la visite d’invités de marque comme celle du président John F. Kennedy en 1963.

La situation actuelle et les deux options : 1848/1849 et 1948

En 2017, il est devenu évident que l’église Saint-Paul doit faire l’objet d’une restauration en profondeur. Il faut alors choisir entre deux options : 1) reconstruire l’église Saint-Paul telle qu’elle existait en 1848/1849 au moment de la Révolution de mars ou 2) conserver la version de 1948.

Les partisans d’une restauration de l’église selon le modèle de 1848 considèrent que le berceau de la démocratie en Allemagne doit être reconstitué fidèlement, afin de marquer symboliquement dans l’espace public cette référence historique de toute première importance. De plus, ils voient dans la restauration de 1948 un travail « mensonger », voire une deuxième destruction de l’église, marquée par le repentir et l’expiation d’un péché, comme si les révolutionnaires de 1848 étaient responsables de la catastrophe provoquée par Hitler. Il n’est plus possible d’y voir aucune trace de la révolution et du parlement de 1848/1849.

Les partisans d’une restauration selon le modèle de 1948 s’opposent au modèle de 1848, parce qu’il représente selon eux un projet politique qui a échoué. De plus, à leurs yeux, le modèle de 1948 devrait être classé comme monument historique et préservé à tout prix, car il témoigne de la renaissance de la démocratie en Allemagne après la défaite et la disparition du régime nazi. Ils s’opposent à une vision « historicisante » de l’église Saint-Paul et de l’histoire de la démocratie en Allemagne. Finalement, on considère que la restauration de l’original selon le modèle de 1848 reposerait sur un conservatisme nationaliste, ce choix étant inacceptable du point de vue idéologique.

Cette question difficile a déclenché un long débat, si bien que la restauration, qui devait être terminée en 2023 pour célébrer le 175e anniversaire du parlement de 1848, n’est pas encore commencée à ce jour. Le modèle de 1948 a été choisi par les autorités de Francfort en 2019 et il semble que sa décision sera maintenue par le nouveau maire de la ville, Mike Josef. Le 21 avril 2023, un comité d’experts dirigé par Volker Kauder a remis le rapport qui lui avait été commandé pendant l’été 2021 au sujet de l’avenir de l’église St-Paul (https://demokratieort-paulskirche.de/media/2023-04-21-empfehlungen-kommission-paulskirche-data.pdf).

Le rapport propose de restaurer l’édifice en conservant la version de 1948 et en construisant juste à côté une « Maison de la démocratie », comme l’a suggéré récemment le président Frank-Walter Steinmeier. Cette dernière idée ne suscite pas l’approbation générale, ses critiques déplorant le fait qu’un nouvel édifice rende l’église St-Paul moins visible, ce qui serait symboliquement une grave erreur. Un comité de citoyens, le Bürgerverein Demokratieort Paulskirche e.V., a publié le 26 avril ses remarques critiques à ce sujet : (https://demokratieortpaulskirche.de/media/stellungnahme_bdp_zu_experten vorschlaegen_27.4.2023_final.pdf).

Difficultés propres à l’Allemagne

Il est intéressant de souligner, en conclusion, que l’autoreprésentation de la démocratie dans l’espace public présente des difficultés particulières en Allemagne. En effet, on comprend bien que la catastrophe de la Seconde guerre mondiale, l’holocauste perpétré par le régime nazi et la destruction d’une partie du pays et de l’Europe rendent impossible une autoreprésentation de la démocratie allemande qui soit de part en part une heureuse célébration monumentale de sa grandeur. L’Allemagne aura toujours une relation complexe et très douloureuse à sa propre histoire, y compris l’histoire de sa démocratie. Les débats qui ont précédé le déménagement du parlement de la République fédérale d’Allemagne, de Bonn vers le Palais du Reichstag à Berlin, après la réunification de 1991, en sont un bon exemple.

De plus, le domaine de l’architecture est particulièrement touché par ce type de sensibilité. Le régime national-socialiste de Hitler a laissé des réalisations et des plans architecturaux de type néo-classique et nationaliste romantique, marqués par le gigantisme d’Albert Speer. De plus, le pouvoir de type stalinien qui a gouverné la République démocratique allemande de 1949 à 1989 a mis en place une architecture classiciste socialiste qui privilégiait souvent les constructions majestueuses. On retrouve donc en Allemagne une forte méfiance face aux réalisations grandioses et monumentales, dans les discussions qui ont animé l’opinion publique au cours des dernières décennies.

À Francfort, on vient tout juste de célébrer le 175e anniversaire de l’ouverture du parlement par l’Assemblée nationale, le 18 mai 1848. Un aperçu des activités qui se sont tenues du 18 au 21 mai 2023 est disponible en allemand et en anglais à l’adresse suivante (j’indique le lien vers la version anglaise) : https://www.frankfurt-tourismus.de/en/Discover-Experience/Festivals-Events/st-pauls-church-festival-175th-anniversary.

On peut voir en ligne la vidéo de la cérémonie d’ouverture de ces célébrations le 18 mai: https://www.ardmediathek.de/video/politik-und-zeitgeschehen/grosser-festakt-in-der-paulskirche-die-demokratie-feiert-geburtstag/hrfernsehen/ Y3JpZDovL2hyLW9ub GluZS 8yMDI1OTU.

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Le texte présenté ici est une version remaniée et mise à jour de la publication suivante, qui contient une bibliographie :

Denis Dumas, « How Does Democracy Choose to Represent Itself ? The Case of St. Paul’s Church in Frankfurt am Main », traduit du français par Matthew McLennan, à paraître dans : H.J. Manzari (ed.), Conference Proceedings, Bridges Across Cultures V, Viterbo, Italy, 2021.

© Denis Dumas, 2023

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