Denis Dumas
Le 24 avril 2023
allemagneactuelle.ca

Verena Kessler, Les fantômes de Demmin, traduit de l’allemand par Denis Dumas, Arles, Actes Sud, 2023, 256 pages.
https://www.actes-sud.fr/catalogue/litterature/les-fantomes-de-demmin
Version originale : Verena Keßler, Die Gespenster von Demmin, Berlin, Hanser Berlin, 2020, 240 pages.
https://www.hanser-literaturverlage.de/buch/die-gespenster-von-demmin/978-3-446-26784-8/
Ce premier roman de Verena Kessler a reçu des critiques fort élogieuses
depuis sa parution en Allemagne. On assiste dans ce récit à des événements qui
se déroulent aujourd’hui, mais la petite ville de Demmin (située à deux cents
kilomètres au nord de Berlin) qui en est le théâtre se voit habitée par des
fantômes dont la présence affecte ses habitants, souvent à leur insu, mais pas
toujours. L’arrière-fond historique de ce récit de fiction est constitué par un
événement réel : lors des derniers jours de la Seconde Guerre mondiale en
Europe (avril-mai 1945), l’armée allemande en déroute et les autorités de la
ville de Demmin avaient pris la fuite, laissant la population civile à elle-même,
alors que l’Armée rouge avançait sur le front de l’Est en direction de Berlin.
Emprisonnées dans cette ville et terrorisées par la cruauté des soldats
soviétiques (exécutions, viols, incendies, pillages), des centaines de
personnes (probablement entre huit cents et mille) commirent en quelques jours
le plus important suicide collectif de civils dans l’histoire de l’Allemagne.
Leurs fantômes hantent encore Demmin aujourd’hui.
Deux personnages principaux se retrouvent au centre du roman de Verena
Kessler : Larissa – elle préfère qu’on l’appelle Larry -, une jeune femme de quinze ans qui s’ennuie, vivant dans un monde plutôt fantasmatique en se préparant à devenir correspondante de guerre, puis sa voisine, Madame Dohlberg, qui a vécu les événements de 1945 à Demmin alors qu’elle était une toute jeune fille et doit maintenant quitter
contre son gré la maison où elle a passé toute sa vie, pour finir ses jours
dans une maison de retraite. Ces deux personnages et ceux qui les entourent
vivront diverses expériences dont je ne veux rien révéler ici…
Le tour de force de Verena Kessler, à mon avis, consiste à aborder avec un
grand sens de la nuance le thème extrêmement délicat des victimes civiles de la
guerre parmi la population allemande. Il ne saurait être question ici de nier
ou de relativiser l’horreur des crimes commis au nom de l’idéologie
national-socialiste de Hitler, ni de cultiver une attitude revancharde comme le
fait actuellement l’extrême droite en Allemagne en instrumentalisant les
événements de 1945. Ce roman parle avec sensibilité et intelligence des
fantômes de Demmin, mais aussi de la sortie de l’adolescence, des premiers
élans amoureux et de la difficile communication (voire de l’incommunicabilité)
entre les générations. Les structures narratives subtiles nous tiennent en
haleine du début à la fin. En somme, on y réfléchit sur la question de savoir
dans quelle mesure le passé nous détermine, qu’on le veuille ou non.
© Denis Dumas, 2023