FORTES TENSIONS POLITIQUES EN ALLEMAGNE À L’AUTOMNE 2026

Le 5 septembre 2026

Denis Dumas

allemagneactuelle.ca

L’automne politique qui s’amorce est marqué par de fortes tensions en Allemagne.

La situation du gouvernement fédéral

Une élection fédérale anticipée a eu lieu 23 février 2025, suite à l’éclatement de la coalition gouvernementale des sociaux-démocrates du chancelier Olaf Scholz et des Verts. Le gouvernement fédéral maintenant dirigé par le chancelier Friedrich Merz, formé par une coalition réunissant les conservateurs (CDU-CSU) et les sociaux-démocrates (SPD), est au pouvoir depuis le 6 mai 2025. Avant même d’accéder au pouvoir, M. Merz avait réussi à faire adopter par le parlement – en modifiant la constitution – un pacte financier comprenant un fonds spécial de 500 milliards d’euros destiné notamment aux infrastructures et à l’environnement, en plus de budgets supplémentaires consacrés à la défense. On a surnommé le « bazooka financier » cette injection massive de fonds que Merz n’avait pas annoncée pendant la campagne électorale, alors qu’il avait plutôt promis une politique de rigueur budgétaire. Cette volte-face de celui qui se présente comme le champion de l’économie a entaché sa crédibilité dès son entrée en fonction.

Après seize mois, le gouvernement de M. Merz ne parvient pas à convaincre la population de sa capacité à faire un travail efficace. Les partenaires de la coalition peinent à s’entendre sur plusieurs sujets et certaines réformes n’ont pas produit les effets espérés, alors que d’autres tardent à être mises en place. C’est notamment le cas de la suppression des retraites anticipées sans décote à 63 ans, sur laquelle s’étaient entendus les deux partis de la coalition fédérale. À l’Est, trois chefs de gouvernement des États régionaux (Länder), dirigés par ces mêmes partis, la remettent en question. Au printemps dernier, des rumeurs circulaient déjà chez les conservateurs quant à un remplacement possible de Friedrich Merz à la chancellerie. M. Merz a survécu, passant ensuite un été plutôt difficile. Le 25 juillet, un attentat islamiste faisant un mort et 29 blessés lors de la marche de la fierté à Berlin a été commis par un homme déjà jugé et condamné à une peine de prison. Le gouvernement a dû essuyer de sévères critiques concernant sa gestion de l’immigration et de la sécurité nationale. Par la suite, M. Merz s’est empêtré dans un remaniement ministériel bâclé, déclenché par le départ forcé de son leader parlementaire, Jens Spahn. À la fin de l’été 2026, les sondages accordaient au chancelier Merz un taux d’approbation de 16%.

La politique internationale ne laisse aucun répit au gouvernement allemand. Avec ses partenaires de l’Union européenne, l’Allemagne doit faire face aux exigences et aux menaces de l’erratique président des États-Unis. Le soutien allemand à l’Ukraine face à la Russie – le plus fort parmi les pays de l’UE – vient d’être réaffirmé au cours des derniers jours, après que Moscou a été désigné par Berlin comme étant responsable d’une attaque au drone muni d’explosifs à l’aéroport de Leipzig au début du mois d’août. Les deux pays ont ensuite annoncé diverses mesures de rétorsion réciproques qui pourraient enclencher une spirale au dénouement imprévisible.

La montée de l’extrême droite

Un sondage Infratest dimap du 3 septembre 2026 accordait, dans l’ensemble de l’Allemagne, 27% des intentions de vote à l’extrême droite (AfD), 21% aux conservateurs (CDU-CSU), 15% aux Verts (Grüne), 13% aux sociaux-démocrates (SPD) et 12% à La Gauche (Die Linke).

En ce début de septembre 2026, la montée de l’extrême droite constitue le thème principal des débats politiques en Allemagne. Pour comprendre ce phénomène, il faut se rappeler que dans ce pays, la situation des partis politiques est intimement liée à tous les niveaux de gouvernement, surtout aux niveaux fédéral (Bund) et régional (Länder). Au Canada, par contre, les liens entre les partis politiques fédéraux et provinciaux sont à géométrie variable, si bien qu’une élection provinciale n’a pas souvent un impact direct sur la dynamique des partis politiques à Ottawa.

Trois élections régionales auront lieu cet automne : Saxe-Anhalt (6 septembre), Mecklembourg-Poméranie-Occidentale et Berlin (20 septembre).

L’élection en Saxe-Anhalt suscite de fortes inquiétudes. Celle de 2021 avait porté au pouvoir une coalition dirigée par les conservateurs (CDU) de Reiner Haseloff, associés aux sociaux-démocrates (SPD) et aux libéraux (FDP). Le 3 septembre 2026, le groupe Forschungsgruppe Wahlen attribuait 41% des intentions de vote à l’extrême droite (AfD), 23% aux conservateurs (CDU), 12% à La Gauche, 9% aux sociaux-démocrates (SPD), 6% aux Verts, 4% au groupe BSW et 3% aux libéraux. Une victoire de l’extrême droite semble donc inéluctable. Formera-t-elle le prochain gouvernement régional en Saxe-Anhalt ? Pas nécessairement, mais ce serait le cas si elle obtenait une majorité de sièges au parlement de Magdebourg, à moins qu’un subtil stratagème parlementaire de ses adversaires l’en empêche (à expliquer, le cas échéant). Le jeu politique déterminera l’issue de cette élection ; tout dépendra du nombre de partis reconnus (avec au moins 5% des votes) et des alliances possibles. Les conservateurs de Sven Schulze (le successeur de M. Haseloff) pourraient tenter de former un gouvernement minoritaire avec l’appui de La Gauche, sans toutefois l’inclure dans la coalition.

L’importance de cette élection régionale en Saxe-Anhalt tient au fait que le parti Alternative pour l’Allemagne (AfD) pourrait, pour la première fois, prendre le pouvoir dans un État régional. En obtenant la première place à l’élection, il imiterait l’AfD en Thuringe, arrivée première en 2024 sans toutefois réussir à diriger le gouvernement. Dans ces deux États régionaux, l’AfD est officiellement reconnue comme un groupement d’extrême droite avéré (« gesichert rechtsextremistische Bestrebung »). Elle promeut notamment un nationalisme ethnique (völkisch), une politique de « rémigration » et un soutien à la natalité « allemande ».

L’élection en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, le 20 septembre 2026

Un sondage Infratest dimap du 3 septembre 2026 accorde 35% des votes à l’AfD, 32% aux sociaux-démocrates (SPD) de Manuela Schwesig actuellement au pouvoir depuis 2021, 11% à La Gauche (partenaire de cette coalition) et 8% aux conservateurs.

L’élection au Sénat de la ville-Land de Berlin, le 20 septembre 2026

Un sondage Infratest dimap du 2 septembre 2026 accorde 21% des votes aux conservateurs (CDU) de Kai Wegner actuellement au pouvoir, 19% à La Gauche, 18% aux Verts, 18% à l’AfD et 11% aux sociaux-démocrates (SPD), partenaires de la coalition depuis 2021. Kai Wegner, parti jouer au tennis pendant une panne d’électricité majeure survenue à Berlin en janvier suite à un acte terroriste, après avoir nié les faits, a cédé sa place au candidat conservateur Stefan Evers pour la prochaine élection.

Un nouveau visage de l’Alternative pour l’Allemagne (Alternative für Deutschland – AfD)

À mon avis, il faut retenir de ces observations la montée fulgurante de l’extrême droite (AfD) qui pourrait éventuellement prendre le pouvoir en Saxe-Anhalt et en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale ou, à tout le moins, jouer un rôle déterminant dans la formation ou le (dys-)fonctionnement de leurs gouvernements régionaux. Les partis traditionnels ou « démocratiques », comme ils se nomment eux-mêmes, maintiennent la promesse de maintenir un cordon sanitaire (Brandmauer) interdisant toute coalition, voire toute coopération parlementaire avec les partis extrémistes, en particulier avec l’AfD mais aussi avec La Gauche. Cette position politique est parfois remise en question par leurs propres membres, étant donné la difficulté croissante d’établir des majorités parlementaires sans ces deux partis extrémistes.

Cette montée de l’extrême droite ne doit pas, me semble-t-il, être réduite à un phénomène propre aux Länder de l’Est en Allemagne. Elle reflète une tendance lourde qui se manifeste dans l’ensemble du pays et dans plusieurs démocraties occidentales. Des partis radicaux, alignés sur les gouvernements autocrates de Washington et de Moscou, profitent du soutien de ces deux pays pour progresser. L’opposition à l’aide à l’Ukraine au nom de la « négociation » avec le président russe en constitue un bon exemple en Allemagne, autant chez l’AfD que chez La Gauche et au parti BSW (Bündnis Sarah Wagenknecht). La France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon en fournit une autre illustration qu’il sera intéressant de suivre jusqu’à l’élection présidentielle française, au printemps 2027.

L’extrême droite allemande devrait attirer notre attention en raison de sa professionnalisation croissante, l’une des clés de ses succès récents. Tout comme le Front National en France, que Marine Le Pen a transformé en Rassemblement National en lui conférant une apparence plus fréquentable, l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) a modernisé son image et son style. Au niveau fédéral, la coprésidente du parti, Alice Weidel (47 ans), représente la vivacité intellectuelle et la diversité sexuelle de la nouvelle génération urbanisée de ce parti, laissant loin derrière elle ses prédécesseurs lourdauds des dernières décennies. Lors d’une entrevue récente, elle annonçait la victoire de son parti aux régionales du 6 septembre et prédisait : « nous gouvernerons aussi le pays ». Le candidat charismatique de son parti en Saxe-Anhalt, Ulrich Siegmund (35 ans), fait campagne au volant d’un cyclomoteur Simson, emblématique de la République démocratique allemande (RDA). Avec ses partisans, il glorifie l’héritage la RDA, fait jouer son hymne national et promet notamment des mesures draconiennes quant à l’immigration et la fin de l’aide à l’Ukraine.

L’Alternative pour l’Allemagne exploite massivement le sentiment d’injustice qu’éprouve une grande partie de la population dans les États régionaux de l’Est, c’est-à-dire ceux qui formaient la République démocratique allemande avant la réunification des deux Allemagne en 1990. L’avenir nous dira si elle parviendra à étendre ses succès à l’ensemble du pays lors des prochaines élections régionales et surtout, lors de l’élection fédérale qui doit avoir lieu au printemps 2029 – si le gouvernement de Friedrich Merz survit jusque-là…

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